« La ligne Paris-Dakar est essentielle pour nous »

Nommé en 2017 à la tête de la nouvelle compagnie nationale, Air Sénégal, avec mission de la faire décoller, Philippe Bohn explique sa stratégie. Avec une dizaine de lignes ouvertes, dont la route Paris-Dakar, lancée le 1er février, Air Sénégal entend faire sa place pour relier l’Afrique au reste du monde.

La ligne aérienne Paris-Dakar a été ouverte le 1er février par Air Sénégal. Ce trajet est-il important pour votre compagnie ? 

L’ouverture de la ligne Paris-Dakar est une étape extrêmement importante pour notre compagnie. Nous sommes arrivés avec une vision pragmatique, en prenant la réalité des chiffres. Nous avons constaté que la ligne Dakar-Paris-Dakar était celle qui générait le plus d’argent. Elle se situe dans le peloton de tête des lignes les plus rentables du réseau mondial. Nous avons aussi considéré le retour sur investissement important que peut générer l’achat d’avions neufs sur trente ans (6,8%), donc une rentabilité très élevée. Notre modèle économique est basé sur une dette d’investissement saine, car nous nous endettons de manière productive. Nous achetons un produit de valeur, que nous mettons à disposition d’une ligne à forte rentabilité, comme la route Paris-Dakar. Evidemment, cette ligne est le point important voire essentiel de notre développement. C’est pourquoi nous avons tenu la date du 1er février. 

Vous avez acheté plusieurs avions, dont deux Airbus (A330 Neo). Où en est-on dans la livraison de ces avions ? On sait qu’un retard avait été pris par Airbus. 

Il n’y a pas de retard au planning avec Airbus. Le 31 janvier, nous avons accueilli le premier A330 Neo, qui terminait sa période d’essais techniques. Il s’agit d’un avion récent, donc il y avait des opérations importantes à faire. Certains retards annoncés en octobre par Rolls Royce concernaient seulement la livraison des moteurs. Cela a été extrêmement bien géré. D’autre part, Airbus nous a fait une faveur, puisque Air Sénégal a été le premier allocataire des moteurs disponibles. Nous nous étions pris à rêver que nous aurions le deuxième avion à la mi-février, et à une semaine près cela a été le cas. Nous avons donc ouvert notre ligne de façon tout à fait normale, dans de bonnes conditions. Quand un avion est indisponible, une compagnie aérienne utilise un avion de réserve. C’est ce que nous avons fait et cela nous a permis d’ouvrir la route Dakar-Paris à temps. Nous n’avons donc pas de retard au planning et nous remplissions très bien, je dirais même de mieux en mieux, nos lignes. 

Comment l’Etat sénégalais intervient-il dans la gestion d’Air Senegal depuis sa création en 2017 ? 

Air Sénégal est une compagnie nationale. L’actionnaire unique de la compagnie, c’est l’Etat sénégalais. Le conseil d’administration de la compagnie est le reflet de cette réalité. Comme toute entreprise normale, qui vit dans la globalisation, sur un marché concurrentiel mondial, nous appliquons les règles en vigueur dans notre industrie. C’est à dire que le conseil d’administration exprime la volonté de l’Etat, et les grandes lignes stratégiques. Notre management rempli son rôle de mise en oeuvre de la gestion de l’entreprise, et de la réalisation des différentes stratégies que nous espérons gagnantes. 

Et dans quelle mesure la création d’une nouvelle compagnie aérienne nationale s’inscrit-elle dans le Plan Sénégal Emergent (PSE), qui guide la politique économique du Sénégal ?

Ce plan est la preuve que tout ce qui est entrepris au Sénégal par le président de la République Macky Sall, ce ne sont pas des lubies, mais bien des stratégies conscientes. Le président souhaite pousser son pays vers l’émergence économique, en insistant sur les fondamentaux. Et comment fait-on émerger un pays? Il faut un état de droit, et organiser la libre circulation des biens et des personnes, car c’est cela qui créée de la richesse, du développement. Le PSE se base sur quatre piliers. Le pilier maritime (avec le port de Dakar), le pilier routier (développement des routes et autoroutes), le pilier rail (récemment le TER a été inauguré) et donc le pilier aérien. Ce dernier se développe d’abord grâce au nouvel aéroport de Dakar, inauguré il y a un an, et grâce à la nouvelle compagnie aérienne nationale, qui a été reconstruite de 0. J’ai eu l’honneur d’être choisi pour la diriger. Là encore, ce ne sont pas des lubies. Je ne me permettrais pas de juger de la pérennité et du succès de cette stratégie. Mais elle est volontaire et cohérente. 

Premier DG d’Air Sénégal, le Français Philippe Bohn a été nommé en août 2017 à la tête de la compagnie par le président Macky Sall.

Plusieurs expériences de compagnies aériennes semblables ont échoué par le passé, en faisant faillite. Ce fut le cas pour Air Afrique, Air Sénégal International et Sénégal Airlines. Comment pensez-vous assurer la réussite de votre compagnie ? 

Nous avons un business model et une approche globale différents. Nous ne sommes appuyés par personne, et nous n’avons pas de grands opérateurs avec nous. Tout est fait et organisé de manière autonome par l’Etat sénégalais, qui nous finance. Notre projet s’inscrit dans une vision pour le pays, à long terme. Il n’y a pas d’exemple historique sur ce continent d’une compagnie aérienne nationale qui a été montée de la façon dont nous l’avons fait, en aussi peu de temps. Cela ne s’est jamais fait. Parce qu’il y a un engagement de l’Etat. À chaque fois que nous avons fait des investissements ou versé des acomptes, tout a été payé en temps et en heure. Le Sénégal a rempli toutes ses obligations contractuelles. C’est ce qui nous différencie aujourd’hui de ce qui a été fait hier. 

À terme, l’un des objectifs d’Air Sénégal est-il de contribuer à faire de Dakar l’une des plaques tournantes aériennes de l’Afrique de l’Ouest ? 

Créer un hub (un grand carrefour aérien, ndlr), cela ne décrète pas. Cela se construit, par une stratégie de routes : nous devons savoir où nous allons chercher nos passagers, pour quels vols, afin de les ramener sur notre plateforme et de les réexpédier ensuite en Europe, aux Etats-Unis, ou ailleurs. Autant de questions qui me permettent de dire qu’un hub se construit grâce à une stratégie d’établissement des routes, des horaires … etc. C’est une mathématique très précise. Le Sénégal a la chance d’avoir une situation géographique intéressante, et un nouvel aéroport qui accueille plus de 2 millions de passagers annuellement. Alors oui, ce pays a tous les atouts pour devenir un hub aérien. Mais il faut pour cela qu’il y ait une attractivité de la plateforme, et il faut tenir compte de l’ensemble des coûts. Nous nous trouvons dans un environnement concurrentiel. Mais le Sénégal bénéficie d’atouts importants, avec un gouvernement stable, un Chef d’Etat ayant une vraie vision, et surtout un état de droits qui donne confiance aux investisseurs. Nous avons donc tous les avantages pour pouvoir créer un hub, mais une fois encore, cela ne se décide pas, cela s’acquiert. 

Depuis que vous êtes à la tête de la compagnie, avez-vous ressenti une évolution dans l’affluence de touristes au Sénégal ? 

Personnellement je n’ai pas constaté une évolution particulière de l’affluence pour l’instant. Mais il faudrait plutôt interroger à ce sujet les gens de l’aéroport International Blaise Diagne, qui connaissent mieux les statistiques. Evidemment, notre compagnie se nourrit du tourisme, mais nous sommes les réceptacles. Nous ne créons pas le produit touristique. Nous sommes un outil dans la boite à outils. Le développement du tourisme contribue au nôtre. Ce n’est pas moi qui nettoie les plages, nous ne gérons pas la propreté des villes et des villages. Mais quand tout ces éléments sont bien gérés et que les touristes viennent, nous devons leur proposer un produit de transport attractif pour leur donner envie de venir dans ce pays merveilleux. Mais ce n’est pas nous qui rendons ce pays merveilleux. 

Si vous deviez dresser un premier bilan depuis votre arrivée à la tête de la compagnie, quel serait-il ? 

Ce n’est pas à moi de le faire. Mais on peut laisser parler les faits. Quand je suis arrivé avec mon équipe en août 2017, il y avait du papier, et une idée pour la compagnie. Nous n’avions même pas de permis d’exploitation aérien (PEA). Nous avons donc construit une compagnie aérienne, nous avons obtenu un PEA et acheté des avions. Nous avons lancé des opérations, d’abord domestiques, puis internationales. D’une certaine manière, cette partie de la mission est accomplie. Maintenant, nous allons rentrer dans une phase différente. Cette deuxième phase se traduira par la consolidation, et le développement de ce que nous avons déjà pu faire, et qui fonctionne. Bien entendu, une compagnie aérienne peut avoir des imperfections. Il ne faut pas rêver. Tous les compagnies ont des soucis. C’est tout à fait normal. Pour l’instant, je considère que nous avons eu beaucoup de chance, mais soyons lucides, il y a toujours des aléas dans la vie de l’industrie. Jusqu’à présent nous avons construit quelque chose qui fonctionne, et nous allons passer à l’étape suivante, en poursuivant, en en amplifiant. Cette deuxième phase commence demain matin, si j’ose dire. 

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