Un soir en maraude avec le Samu social de Dakar

A la nuit tombée, des enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes dans les rues de la capitale sénégalaise. Depuis quinze ans, le Samu social leur vient en aide. Un travail social et sanitaire qui permet de maintenir un mince lien de socialisation.

Il est 19 heures ce mercredi soir de la mi-février, dans le quartier de Ouakam, chacun commence à rentrer chez soi. Au Samu social de Dakar, c’est l’inverse. Aminata Ndiaye, Nafi et Malick Asse sont en plein préparatifs pour partir en maraude. « Ce soir, nous allons faire deux sites : Lat Dior et Jet d’eau« , explique Aminata.

Cette éducatrice spécialisée tient des fiches sur chaque enfant : « cela permet de faire un suivi efficace. » Nafi est l’infirmière de l’équipe. « Je tiens aussi des fiches sanitaires sur les enfants, pour me souvenir des traitements prescrits. Parfois je ne vois l’enfant qu’une fois et quand je le revois, des semaines plus tard, son état peut avoir gravement empiré », raconte celle qui soigne « principalement des blessures dues à la violence« . Animateur-chauffeur, Malick conduit la camionnette blanche.

Avant chaque départ, l’équipe fait le point sur la maraude à venir.
Crédit photo : Guillemette de Préval

Les anciens talibés, en nombre

Réunion finie, il faut préparer le matériel. Les stocks pour l’infirmerie sont prêts. Il manque le lait chaud et les biscuits. Direction la cuisine du centre où de grandes assiettes creuses en fer sont remplies de lakh, un mélange de lait sucré et de mil. Des assiettes pour la vingtaine d’enfants qui dorment ici.

« Ce sont, en grande majorité, d’anciens talibés (nom donné aux enfants qui apprennent le Coran au daara, l’école coranique) qui se sont enfuis de leur école car ils étaient exploités », indique Nafi. « Ils peuvent rester une ou plusieurs nuits, quand ils sont fatigués de la rue », poursuit l’infirmière. Dans cette joyeuse bande, aucune fille. « C’est très rare d’en trouver. Elles restent plus à la maison que les garçons. Mais si on en repère une, on la place dans un centre adapté« .

Malick Asse prépare le lait chaud qu’il distribuera aux enfants.
Crédit photo : Guillemette de Préval

Il est 20 h, la nuit est tombée, la camionnette commence sa tournée.
Premier arrêt à Lat Dior. Sur ce grand terrain vague, au bord de la route où s’amoncellent des déchets, une cabane tient à peu près debout. « C’est une gargote de marchands. Dès que la vente est terminée, les enfants se l’approprient et s’y installent« , explique Aminata, tout en s’approchant d’eux pour les saluer. « Là, ils ne m’ont pas répondu. On va attendre qu’ils viennent vers nous. » Les enfants chantent, jouent des percussions, rient, parlent.

Soins médicaux, entretiens et jeux

Au bout de quelques minutes, ils s’approchent. Nafi commence les premiers soins. Les enfants attendent chacun leur tour pour monter à l’arrière du camion transformé en cabinet médical. A l’intérieur, un lit de consultation, deux chaises et des placards, sous clefs, pour les compresses et autres médicaments. Des rideaux aux motifs marins permettent de conserver une certaine intimité.

Porte du camion tirée, un cabinet médical se dévoile. Crédit photo : Guillemette de Préval

Pendant ce temps, Aminata s’isole au devant du camion pour s’entretenir individuellement avec les enfants. « L’un d’eux est venu spontanément me parler. Il me disait vouloir trouver un travail avec le samu social. Je vais lui proposer une orientation. On a aussi parlé de sa famille, qui est très éduquée. Il allait à l’école, ses frères et sœurs sont à l’université… Et pourtant, il est quand même la rue« , confie la travailleuse sociale.

Dehors, Malick a sorti le Ludo, un jeu de société très apprécié des enfants. Quatre joueurs prennent place et ça y est, les dés roulent. Certains s’agacent et Malick les recadrent mais l’ambiance reste détendue. « Jouer permet de les faire sortir, même furtivement, de leur quotidien« , raconte l’animateur, membre du Samu depuis deux ans. Les garçons, âgés de 10 à 17 ans, discutent facilement avec lui.

Le guinz, fléau chez les jeunes des rues

Une autre équipe de maraude arrive sur le terrain. « Il existe beaucoup d’autres organisations à Dakar, plus petites, souvent bénévoles, qui aident les enfants« , explique Malick. Puis, c’est au tour de la police de s’arrêter près du cabanon. A sa vue, certains enfants s’éloignent en courant. Les policiers saluent les professionnels du Samu. « Quand on est là, ils n’ont pas le droit d’intervenir. C’est la règle, commente Aminata, sinon, ils iraient contrôler les enfants pour vérifier qu’ils ne sont pas guinzés, c’est-à-dire shootés aux dissolvants qu’ils sniffent dans des mouchoirs.« 

C’est le cas de nombre d’enfants ce soir. Un garçonnet, d’à peine dix ans, tient un flacon de dissolvant dans sa main, qu’il glisse ensuite dans une banane, sous sa chemisette à carreaux salie de poussière. « On leur demande simplement de ne pas sniffer devant nous mais on ne peut pas le leur enlever. Ils achètent cela 500 francs CFA dans des quincailleries. Et certains les revendent à d’autres« , raconte la travailleuse sociale, voile orange sur la tête. Elle n’a pas pu faire les entretiens dans le camion, tant l’odeur des dissolvants, sur les enfants, était forte.

Malick commence la distribution de lait. « Les petits devant, les grands derrière, tous à la queue« , lance-t-il du camion. Tour à tour, les enfants se font remplir un gobelet en plastique de lait chaud. « Ça permet de contrer légèrement les effets toxiques du guinz. Le lait nettoie un peu leurs gorges et leurs estomacs« , souffle Nafi. Il est environ 22h15, c’est la fin du premier service. Les enfants, eux, restent dormir sur place.

Alpha, ancien talibé qui en veut

Le trio roule vers le deuxième site, appelé « jet d’eau ». Le temps de se désinfecter les mains et d’avaler leur sandwich, ils redescendent du camion. Cinq jeunes adultes, à peine 20 ans, sont sur place. « Autrefois, il y avait beaucoup d’enfants ici. Mais depuis un an, ils ne viennent plus. On continue de venir, au cas où« , expliquent Aminata et Nafi.

Parmi les cinq jeunes, il y a Alpha, t-shirt bleu vif et regard pétillant. « Il est sorti du daara en 2010, après avoir fait toutes les années d’école. Depuis 2014, il est ici à Dakar et apprend à devenir chauffeur de car rapide« , traduit Nafi. Le jeune homme parvient à sortir quelques phrases en français. « J’écoute le français dans la rue et je retiens les mots« , articule-t-il, tout sourire, l’index posé sur son oreille. « Alpha est une force de volonté impressionnante, confie Aminata. Ça fait cinq ans qu’on le connaît. Alors que tous ses amis se droguent, il a arrêté de lui-même. Et il va voir sa maman chaque dimanche.« 

Chaque enfant a une fiche sanitaire et d’entretien à son nom.
Crédit photo : Guillemette de Préval

Il est 23h30, c’est la fin de la tournée. Le trio débriefe et remplit les fiches sanitaires et d’entretien puis repart en camion au siège du Samu social. Dès le lendemain, une autre maraude « de jour cette fois, de 15 heures à 18 heures » est prévue.

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