RBS Crew, centre de formation de graffeurs engagés

Le RBS Crew est un collectif de graffeurs sénégalais. Leurs œuvres, qui embellissent des endroits vétustes, portent des messages engagés. Reportage devant une école d’un quartier populaire de Dakar.

“Aujourd’hui, on va repeindre la façade d’une école ». Pharmacien de profession, Ibrahima Koné, alias Krafts, est aussi vecteur de lien social, rénovateur, urbaniste, prêcheur de bonne parole avec son RBS Crew. Un collectif de graffeurs dakarois qu’il a créé en 2012 avec deux amis, King Mow 504 et Mad Zoo. “On se rend dans des endroits délabrés et très fréquentés, on ramasse ce qui traîne, on embellit les murs, et on écrit des phrases qui sensibilisent la population”, confie-t-il.

Le mercredi, il travaille en soirée. De quoi prévoir une session graff ce 13 février, de 9h à 17 h. « On était déjà allés dans cette école il y a deux ans, mais on va peindre une autre partie. Ils ne nous donnent rien, mais on va quand même le faire”. Sur place, dans le quartier de Keur Mbaye Fall du sud de Dakar, il retrouve trois de ses compères : Enigmatik, Nooh et Daiinzo. Le gardien de l’école, maillot de foot sur le dos et tongues aux pieds, déblaie les cailloux et détritus qui se trouvent devant la future fresque.

Chacun apporte son matériel, et le dépose devant le mur. Puis s’en va chercher des seaux pour faire les mélanges de peinture, hormis Nooh, qui reste assis à tapoter sur son ordinateur. À 34 ans, il vit de la sérigraphie et tente de boucler une commande de motifs pour les t-shirts de campagne du candidat à la présidentielle Idrissa Seck. “Là bas, c’est le premier personnage que j’ai graffé, indique-t-il en montrant le bout de façade déjà peinte par le groupe. J’avais galéré ce jour-là. Depuis, j’ai beaucoup appris, notamment avec Krafts. Lui, c’est un pro, un des meilleurs du Sénégal”.

Un collectif à la fibre sociale

Le collectif s’apparente à un centre de formation des jeunes graffeurs. Il en compte aujourd’hui 24. « Il y avait dès le départ cette volonté de donner aux plus jeunes les bases du graff, les conseils que l’on n’a pas forcément eus », ajoute Krafts. Sur la façade réalisée il y a deux ans, la peinture est déjà un peu pâle. Contrairement aux graffeurs européens, les Sénégalais n’ont pas accès à des bombes de bonne qualité. Et ils se les font parfois confisquer à l’aéroport lorsqu’ils en importent d’Europe. Ils se contentent alors de produits bas de gamme achetés pour 1.800 francs CFA (environ 3 euros).

S’il peint la plupart du temps de façon bénévole, le RBS Crew parvient parfois à se faire rémunérer. Se disant apolitique, le collectif laisse pourtant transparaître une fibre sociale. Panafricanisme, valeurs traditionnelles, santé, immigration et enfants des rue figurent parmi les thèmes privilégiés du groupe. En 2018, les graffeurs ont peint un mur qui interpellait le gouvernement sur les problèmes de redistribution des richesses. Trois jours plus tard, le graff avait disparu.

Rapidement, les quatre artistes repeignent le bout de façade en rouge à l’aide de rouleaux, afin d’avoir une base pour leur fresque. En fond, on entend les garçons s’agiter et les filles chanter en chœur. Aujourd’hui, les graffeurs peignent autour du thème de la connaissance, de la valeur travail et de la nécessité de s’instruire. Krafts marque quelques repères, tandis que Nooh commence à dessiner un visage de femme

Au bout de quelques dizaines de minutes, le portrait et les tags commencent à prendre forme. Amassés tout autour du mur, les enfants de l’école primaire Keur Mbaye Fall ont les yeux grands ouverts. Fallou a 10 ans. Il était déjà là lors de la première fresque. “C’est parfait”, s’exclame-t-il sourire aux lèvres. “En classe, en classe !” s’époumone le gardien de l’école qui peine à faire rentrer la cinquantaine d’enfants venus admirer les artistes pendant leur pause.

Une femme au sourire éclatant

Appuyé sur un camion, Enigmatik est mécontent du tag qu’il vient d’entamer. Carnet et crayon à la main, il en redessine un nouveau à mettre par dessus. Lui est un local de l’étape, il habite ce quartier délabré où beaucoup d’enfants font la manche. “Moi et mon frère, on a fait nos études primaires ici. Il y a deux ans, c’est un membre du comité de gestion de l’école qui m’a contacté pour qu’on vienne graffer sur la façade, précise-t-il sous les yeux ravis d’une institutrice. Cette fois-ci, j’ai organisé ça de moi-même”.

Au centre de la fresque, le visage d’une femme africaine au sourire éclatant et coiffé d’un foulard vert, jaune et rouge, s’approche de sa forme définitive. Tout autour, Krafts, Daiinzo et Enigmatik peignent des mots en wolof. “Gestül”, “Ngir”, “Sa”, “Aduna” sont inscrits aux quatre coins du mur. Ils forment une phrase qu’on peut traduire par : “faire des recherches, pour mieux comprendre le monde”.

 

Écouteurs dans les oreilles, Krafts s’attaque aux finitions, repassant les contours pour mieux faire ressortir l’ensemble. A 16 h, les enfants peuvent s’émerveiller devant la fresque. “C’est très très joli”, lance une jeune écolière, alors que les autres ne s’expriment qu’en wolof. “Ils sont surtout intrigués par les couleurs. Pour l’instant, ils ne cherchent pas forcément à comprendre ce qu’on veut exprimer, explique Krafts. C’est plutôt les adultes qui, parfois, s’arrêtent et nous posent des questions”.

La fresque terminée, les membres du groupe rangent leur matériel et prennent des photos pour alimenter les réseaux sociaux. “Merci messieurs”, lance la directrice de l’école en sortant de l’établissement. “La prestation est super et les enfants ont apprécié, se réjouit-elle. En plus, il y a les couleurs nationales et un livre, ce sont des symboles importants”.

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