Le culte du corps en pleine forme sur la plage à Dakar

En fin de journée, de la baie de Mermoz jusqu’à la plage de Yoff, la côte dakaroise se transforme en une salle de sport géante. Pour ces jeunes hommes, l’exercice est un signe de bonne santé. Et montrer son corps n’est rien d’autre qu’une manière de s’accaparer l’espace public.

Des corps sculptés qui s’agitent tour à tour dans la poussière. La plage de Yoff est une allégorie guerrière du culte de la virilité. Des centaines de jeunes hommes viennent s’y entraîner à partir de 17h, face à la mer. Tractions, courses, pompes, abdos, ils s’exercent sur des installations sommaires.

Contrairement à la zone de la corniche dotée d’équipements flambant neufs, ici on tire des pneus et on s’arrange avec la nature pour montrer sa force. “Quand on voit que tu es musclé, ça veut dire que tu es sportif donc on te respecte”, assure Pape, 26 ans. Ce jeune étudiant au corps de dieu grec est un habitué. Il vient tous les jours à la même heure et entame un entraînement très réglementé.

Pape a découvert sa passion pour le sport dès l’âge de 12 ans. Une passion qui l’anime grâce à son père, un ancien lutteur. Il aimerait lui ressembler. “On veut s’entrainer pour avoir un corps de lutteur parce que l’image du lutteur est très positive dans la société », explique-t-il. Symbole de réussite sociale, la lutte est profondément ancrée dans les traditions sénégalaises. C’est pourquoi, nombreux aimeraient se rapprocher de la représentation virile du lutteur.

Sur l’étendue de sable, de jeunes hommes courent, sautent, se musclent mais surtout, se regardent. « On vient ici pour montrer ses muscles, il y a de la compétition », s’amuse Pape, « Par exemple, si je commence à faire des tractions, d’autres mecs vont venir en faire à côté de moi pour se comparer ». Difficile de ne pas regarder le corps de Pape. Le jeune homme aime le montrer. Alors que la plupart des sportifs sont habillés, Pape enlève scrupuleusement ses vêtements un par un pour ne porter qu’un slip très étriqué. Il commence ses pompes journalières: « J’aime le bling-bling, tout ce qui brille! », ajoute-il en riant. Outre les bijoux clinquants, Pape aime l’ostentatoire. Comme son corps. Et s’il faut le façonner, c’est surtout pour plaire aux filles.

La plage de Yoff transformée en une salle de sport géante à partir de 17H

« 50% pour moi, 50% pour les filles »

Medeuleu, 26 ans est venu saluer Pape, son ami. Ce jeune rappeur s’entraine tous les jours. Si le sport est très important pour sa santé, il avoue pratiquer la musculation pour un objectif bien particulier: « On aime l’esthétisme. 50% pour moi, 50% pour les filles. On n’est pas riche, il nous faut bien quelque chose », lance-t-il, le regard amusé.

A l’instar de la représentation du lutteur dans la société, l’homme musclé a une valeur. Pour Pape, cela lui permet d’exister dans l’espace public: « Si tu n’es pas musclé, on te ne voit pas. Lorsqu’on me regarde dans la rue, je me sens en sécurité et si t’es tu es musclé, les filles te courent après », explique-t-il.

Si les filles aiment les corps musclés selon lui, la pratique de la musculation ici est une activité particulièrement genrée. Sur cette plage peuplée de sportifs avertis, aucune femme ne pointe le bout de son nez. Pape a sa petite idée:« Si les filles viennent s’entrainer ici, elles vont se faire draguer », explique-t-il. Cette salle d’entrainement en plein air, uniquement testoronée, alimente ainsi l’idéal d’un corps parfaitement musclé.

Pape fait des tractions. (Crédit photo: Capucine Japhet)

Du sport pour évacuer les tensions

Exister dans l’espace public par sa virilité ne semble guère étonnant dans une société patriarcale. « La plupart des mecs qui viennent s’entrainer sont au chômage. On a une pression énorme quand on est un homme« , raconte Pape, « Si tu n’as pas de boulot, c’est très mal vu, tu dois t’occuper de la famille, alors tu viens ici pour relâcher la pression. »

La plage de Yoff borde les quartiers populaires de Dakar, la plupart des jeunes qui viennent s’entrainer à l’air libre le font aussi pour un choix économique. Les salles de sport sont beaucoup trop chères pour eux. Lieux de rencontres, lieux de cohésion sociale, le sport en plein air permet à ces jeunes hommes de venir s’exprimer. Si le culte du corps semble être un exercice futile, cette activité aurait, selon Pape, un impact extrêmement positif pour la société sénégalaise: « La musculation c’est la démocratie, c’est accessible à tout le monde. Avant dans le quartier, il y avait beaucoup de violences, le sport permet d’évacuer les tensions. »

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