La précaire scène alternative dakaroise

La scène musicale dakaroise, bien que toujours dominée par le mbalax de Youssou N’Dour, fait la part belle au hip-hop et au rap. Mais les nombreux artistes indépendants font face à deux défis: le manque de moyens et l’incompréhension d’une partie de la population et des institutions.

En cette fin de matinée, au premier étage de la Maison des cultures urbaines (MCU) qui donne sur l’imposant monument de la renaissance africaine, dans le quartier populaire de Ouakam, des sons hip-hop s’échappent d’une porte entrouverte. Une vingtaine de jeunes musiciens participent au cours quotidien de musique électronique donné par DJ Pol. Agé de 35 ans, il est l’un des seuls artistes hip-hop à vivre de sa musique, entre les concerts, la production de morceaux et les formations qu’il dispense: « Ce n’est vraiment pas facile de vivre de la musique ici, surtout au niveau des financements pour s’acheter du matériel. Mais aujourd’hui, j’y arrive. J’ai même réussi à avoir assez d’argent pour me marier, et cela grâce à mon métier ».

Une politique culturelle timide

La précarité des artistes est l’une des caractéristiques majeures de la culture alternative sénégalaise. La plupart des chanteurs ont un travail alimentaire en parallèle de leur activité artistique. « Sur 5000 artistes, environ 50 gagnent leur vie grâce à la musique », explique Amadou Fall Bâ, coordinateur à la MCU, et chargé des cultures urbaines à la mairie de Dakar. Même si le ministère de la Culture sénégalais dispose d’un fonds de 800 millions de francs CFA (1,2 millions d’euros) dédié à la culture urbaine, la structure de la scène artistique est toujours fragile. « Il faudrait créer un secteur culturel viable, notamment au niveau du statut de l’artiste, du respect des droits d’auteur et des droits voisins, ainsi que de la formation », explique Amadou Fall Bâ.

MC MO et Amadou Fall Bâ à la Maison des Cultures Urbaines de Dakar (crédit photo : Anaëlle De Araujo)

Pourtant la MCU fait partie des 18 maisons de la culture dakaroises qui dépendent de la mairie de Dakar. Celle-ci a pris en charge la location du bâtiment, a contribué à l’achat de matériel et mettait à disposition une enveloppe de 120.000 euros. Cela a permis aux sept associations qui se partagent le bâtiment de mettre à disposition des studios d’enregistrement, de proposer des formations et d’organiser des concerts. Quelques 200 acteurs culturels gravitent autour du centre, les formations connaissent un succès important ainsi que les concerts. Le centre va fêter son premier anniversaire le mois prochain mais, depuis quelques mois, le contrat n’a pas été renouvelé. Amadou Fall Bâ soutient que cette dépendance n’est qu’économique et non politique: « On ne m’a jamais demandé de soutenir quelqu’un. Mais il est vrai que lorsque l’on travaille bien, ça les sert. Il n’y a pas de blacklist ici. Certains artistes sont critiques dans la limite du possible, c’est-à-dire tant que cela ne tourne pas à l’insulte. L’essentiel pour un rappeur, c’est d’être aux côtés du peuple, et cela ne signifie pas nécessairement de soutenir l’opposition ».

« Les artistes sont généralement considérés comme des marginaux »

Mais la population du quartier de Ouakam, où il a toujours vécu, n’a pas vu d’un bon œil l’installation de la MCU. Cela est tout d’abord dû à une certaine culture qui valorise les signes extérieurs de richesse et le travail physique, laissant peu de place à la création artistique, qui n’est pas directement palpable. « Au Sénégal, les artistes sont généralement considérés comme des marginaux et parfois s’auto-marginalisent. Mais ceux qui ont réussi et qui ont une belle voiture sont bien vus. Tout est une question de notoriété », considère Amadou. « Au début, les gens de Ouakam disaient que nous étions des drogués, et que nous ne travaillions pas. Ils avaient peur de l’inconnu. Nous, nous voulons créer du dialogue social et de la cohésion dans ce quartier où se mélangent classes populaires et moyennes », espère-t-il. C’est ce que cherche le musicien et chanteur de hip-hop MC MO, personnage omniprésent de la MCU. Cet ancien maçon de 36 ans a décidé de se consacrer à sa passion il y a 16 ans. « Je me sens bien ici, dans mon élément. Je rencontre plein de gens, et parfois je finis par collaborer avec eux ».

Dévouement et précarité des acteurs culturels

Ce sont aussi les rencontres et les collaborations qui ont donné naissance au projet artistique Wakh Art, fondé par Ken Aïcha Sy il y a sept ans. Le label de musique du même nom a suivi un an plus tard. Après quatre ans passés à étudier l’art et le design à Paris, cette communicante a décidé de mettre à profit ses compétences pour accompagner les artistes émergents de la scène musicale dakaroise. « On a créé notre label de musique, avec le chanteur Moulaye, parce qu’on voulait faire autre chose que les gens qui étaient déjà dans ce milieu. Nous, nous accompagnons les artistes depuis le début du processus de création jusqu’à la sortie d’un CD et l’organisation de concerts ».

Ken Aïcha Sy a fondé le label Wakh’Art Music il y a sept ans (crédit photo : Valentin Bourdiol. Facebook de la Boîte à idée)

Dans ce milieu très concurrentiel, le label Wakh Art tâche de rester fidèle à ses valeurs: l’éclectisme, le coup de cœur et l’entraide. Le revers de cette morale artistique revendiquée est encore une fois la précarité économique. « Nous ne prenons que 35% de commission, alors qu’en général c’est 65%. Nous n’avons donc pas de retour sur investissement, mais quand nous sommes conscients du talent de l’artiste, nous l’aidons. Souvent, nous prenons sur nos économies pour financer des projets. Je jongle tout le temps entre mon boulot alimentaire dans la communication et la promotion des artistes. Tous nos artistes ont aussi un autre travail », reconnaît Ken Aïcha Sy. Cette figure incontournable de la scène alternative dakaroise estime qu’un musicien peut espérer gagner sa vie à partir de huit ans d’expérience. Ce délai n’a pas de quoi décourager Amadou Fall Bâ: « Je tue le temps avant que le temps ne me tue ».

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