La passion des paris hippiques affole les Sénégalais

Introduit au Sénégal en 1987, le Pari Mutuel Urbain (PMU) français fait l’objet d’un véritable engouement. Une aubaine pour les acteurs de ce business. Et une gageure dispendieuse pour les parieurs. 

Feuille noircie de calculs dans la main droite, lunettes sur le bout du nez, un vieillard en boubou élimé lorgne un tableau tapissé de coupures de journaux. « Ce sont des pronostics de spécialistes de courses hippiques, chuchote Bakari. Ils sont achetés par Lonase (Loterie nationale du Sénégal) et affichés devant ses points de vente pour attirer les turfistes ». Aujourd’hui, ce parieur de 45 ans n’a pas les moyens de jouer. La veille, il a perdu la bagatelle de 35.000 francs CFA (54 euros): « C’est la merde » conclut-il sans se départir de son sourire. « Tu n’aurais pas dû suivre les pronostics de Clé Millionnaire » morigène un autre parieur en français-wolof. 

Vente de pronostiques

En 1987, lors du lancement du PMU au Sénégal, certains turfistes de la première heure ont flairé un bon filon. Suivre cette discipline de façon pointue et proposer leur expertise dans des gazettes. « A l’origine, c’étaient de simples passionnés. Avec le temps, ils ont développé une connaissance accrue des sports hippiques dont ils ont tiré une légitimité. Ils ont des noms connus de tous les turfistes: Clé Millionnaire, L’Envoyé spécial, Le Millionnaire etc. Il y en a des dizaines » explique Fallé Ndiaye, chef de service communication de la Lonase. Forts de cette légitimité, ces spécialistes vendent leurs pronostics à des bureaux de presses qui les photocopient pour les revendre en masse à leur tour. 

Deux parieurs analysent les pronostics pour élaborer leur pari. (Crédit photo: Victor-Isaac Anne)

Bien que ces pronostics soient affichés dans les 2000 points de vente de la Lonase que compte le Sénégal, certains parieurs préfèrent les acheter 50 francs l’unité. « Pour beaucoup d’entre nous, le pari est quelque chose d’intime. On aime prendre le temps de réfléchir à nos combinaisons à l’abri des regards« précise Bakari.

Une atmosphère grisante

Un soleil de plomb tombe sur la devanture du kiosque de la Lonase situé sur le boulevard Général de Gaulle. A l’intérieur, les effluves mentholées de café touba maintiennent les turfistes en éveil. « Avec 50 places assises, ce kiosque est l’un des plus grands de Dakar » se félicite Abdou Thiam, le gérant. Le décor est rudimentaire : aux murs, deux peintures de chevaux de trot attelé ceints d’une écharpe aux couleurs du Sénégal et quatre téléviseurs branchés sur la chaîne Equidia. « Au Sénégal, on parie sur des courses européennes, surtout françaises. C’est pourquoi on diffuse en permanence cette chaîne.« 

En haut à droite des écrans, un compte à rebours égrène les trois minutes avant le départ de la course. Tandis que les retardataires se pressent au guichet pour enregistrer leur pari, les turfistes avachis se redressent sur leur banc. « Ça va commencer » prévient Bakari. Une légère inflexion dans sa voix trahit un certain état de nervosité. Même s’il n’est pas en mesure de jouer, Bakari guigne inlassablement les combinaisons des voisins: « Un trio gagnant sur cette course c’est du suicide » murmure-t-il en indiquant discrètement du doigt le ticket du parieur assis devant lui. 

« 00:00 », départ de la course. L’effervescence gagne le kiosque. Quand certains se cramponnent à leur siège d’autres psalmodient d’obscures formules. « Regarde comment ce jeu nous rend fous« , dit Bakari en jetant un regard circulaire sur ses semblables. La course s’achève après deux minutes trente dans un impressionnant tohu-bohu. El Hadj lève les mains au ciel comme s’il implorait la sollicitude de Dieu. Le jeune homme de 29 ans vient de perdre 1000 francs pour la deuxième fois consécutive aujourd’hui. Une mauvaise fortune dont se gausse le seul gagnant sur cette course. « Who’s the Boss? » lance-t-il à la cantonade, la main derrière l’oreille comme s’il attendait une réponse. Il n’obtiendra que sourires amers et mines renfrognées en retour.

Un pis-aller addictif

A deux kilomètres de là dans un petit kiosque de la Medina, une centaine de parieurs entassés attendent le coup d’envoi du prix de Selestat à Vincennes. Djibril Diop, collaborateur de justice de 56 ans, insiste sur l’aspect dévastateur des paris hippiques: « On ne joue pas par plaisir, mais par addiction. Il n’y a aucune gloire à dilapider son salaire dans les chevaux. »

Pour lui, cette inclination de nombreux Sénégalais pour les paris – le pays compte plus d’un million de parieurs réguliers, sur 16 millions d’habitants – est avant tout l’expression du fatalisme de la population: « A défaut d’avoir un travail qui paye ou un travail tout court, on cherche l’argent là où on croit qu’il se trouve. Les paris représentent un petit espoir, mais un espoir quand même », reconnaît-il un peu gêné. « Oui, mais à la fin, c’est la Lonase qui gagne » ironise un vieillard appuyé sur sa canne. Ce qui ne l’empêche pas d’enregistrer ses deux paris pour un montant de 2000 francs CFA. 

Un vieillard enregistre deux paris sur une même course (Crédit photo: Victor-Isaac Anne)

« Esprit turf »

« C’est plus fort que nous, on a l’esprit turf. Aucune différence avec la fume, c’est une drogue» reconnaît Djibril Diop. Chaque jour, plusieurs centaines de personnes parient dans ce kiosque, « parfois plus d’un millier » précise une des trois caissières. Pour Djibril, c’en est fini pour aujourd’hui: « Bon, encore perdu. Il est temps d’y aller« . Avant de passer le seuil, il jette à terre ses tickets perdus de la journée. Reliquats froissés de ses espoirs envolés. 

2 Comments

  1. « Gambling addiction » pour le bonheur des « bookies », passe-temps planetaire, bien joue, le papier, au jeu perdant.

  2. Le vice du jeu…. encore et toujours!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *