De la rue à l’école de cirque, le combat de Modou Fata Touray

Ancien enfant de la rue, Modou Fata Touray a fait de sa passion un métier. Directeur artistique de la première école de cirque du Sénégal, il mène un combat engagé pour les enfants en difficulté.

« Je veux aider parce que je pense que je peux ». Installé sur le canapé de la terrasse du centre de loisir Clos Normand de Dakar, Modou Fata Touray a les traits fatigués mais le regard perçant. A 28 ans, ce Gambien d’origine est à la tête de Sencirk, la première école de cirque du pays. Dans le gymnase situé derrière lui, des enfants s’entraînent sur des tapis à faire des acrobaties sous le regard avisé de trois professionnels. Ici, c’est lui qui a formé tout le monde.

« On est avant tout une association qui a pour but de venir en aide aux enfants les plus démunis »,explique le jeune directeur artistique, vêtu d’un jogging rouge et d’un tee-shirt bleu clair à l’effigie de la statue de la liberté. Avec Sencirk, il donne à la fois des cours pour le loisir, forme des professionnels et propose des formations pour les jeunes en difficulté. « Ceux qu’on forme ont arrêté les études tôt, ou ne vont plus à l’école, tandis que d’autres sont des enfants de la rue. Mais tous réussissent à s’en sortir et parviennent à payer un loyer », argumente le jeune homme.

Modou Fata Touray avec ses balles de jonglerie. Crédit photo: Clara Losi

Enfant de la rue, Modou Fata Touray a connu l’exil et la misère très tôt. Après quelques années passées dans une daara (nom donné aux écoles coraniques) en Gambie, où il est battu et séquestré, il fuit pour Dakar. « Mon périple a duré un mois à pied », se rappelle-t-il, le regard flottant. « J’ai réussi à gagner de l’argent en portant les bagages de voyageurs de passage, et c’est comme ça que j’ai pu rejoindre Dakar ». Après des semaines d’errance rythmées par la violence et la mendicité, il est recueilli par l’Empire des enfants.

Pris en charge par l’association, il raconte avoir été souvent tenté de revenir dans la rue « car là-bas on prend vite l’habitude de trouver de l’argent facile ». En 2006, alors âgé de 16 ans, il fait la rencontre d’une compagnie suédoise de cirque social venue animer des ateliers. Un réel coup de foudre pour le jeune garçon, qui décide alors de s’investir à fond. « Ils sont revenus l’année suivante, c’est là que j’ai compris que c’était ce que je voulais faire comme métier ».

Élèves de la compagnie Sencirk. Crédit photo: Sencirk

Après un stage effectué en Suède où il acquiert une formation professionnelle, il lance sa propre école en 2010. Épaulé par l’Empire des enfants, il imagine une structure capable de former des jeunes en difficulté aux métiers du cirque. « On intervient dans les écoles, les associations et les hôpitaux », explique cet ambitieux décidé à offrir aux autres ce que lui a perçu comme une « porte de sortie ».

Un enthousiasme contagieux, confie Amandine Laval, Française arrivée il y a deux mois à Sencirk pour un volontariat en solidarité internationale. Celle qui ne pensait pas travailler un jour pour la culture avoue être « tombée amoureuse de Modou », charmée par sa détermination et son « grand cœur ».

« Modou a toutes les casquettes, mais c’est avant tout un artiste et il a besoin d’être libéré un peu de ses fonctions », explique-t-elle, grand sourire. Malgré les cours dispensés pour 12.500 francs CFA l’heure et demie, Sencirk peine à trouver les moyens de mettre en œuvre ses missions sociales. Fin 2019, l’association espère d’inaugurer le premier chapiteau du pays, mais là encore, les fonds manquent.

Modou Fata Touray en plein numéro de jonglerie avec un complice circassien. Crédit photo: Sencirk

Au Sénégal, le cirque est encore peu connu, voire mal perçu. « Ici le cirque est moins valorisé qu’en Europe. Si vous regardez nos élèves du mercredi, on a plus d’enfants blancs que noirs », reprend Modou Fata Touray, le bras levé en direction du gymnase. Rarement pris au sérieux, les sports circassiens sont aussi « souvent réservés au garçons ». Un frein pour Sencirk qui se heurte à une société où le travail du corps et les tenues moulantes sont pointés du doigt.

Pour défendre son univers, Modou organise des spectacles engagés. Pour sa première représentation en 2012, c’est sa propre histoire qu’il raconte. S’ensuit une collaboration franco-sénégalaise nommée « »I’m a man », qui rencontre un franc succès auprès du public parisien.

Convaincu de l’intérêt d’échanger avec les autres pays, il prévoit de revenir en France pour une résidence d’un mois et demie à l’été 2019 pour jouer son dernier spectacle baptisé « Émigration ». « Je ne veux pas faire comme les autres, et gagner l’Europe pour ne pas revenir », dit-il avec assurance. « Je veux y aller pour apprendre et revenir. Je veux que ce que les autres m’apportent reste ».

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