Au Sénégal, les pharmacies face au problème des faux médicaments

Le trafic de médicaments falsifiés est très présent en Afrique. Face à ce fléau sanitaire, les pharmaciens sénégalais multiplient les actes préventifs et demandent plus de fermeté de la part des autorités.

Les marchés à ciel ouvert à Dakar sont légion, leurs marchandises aussi. Poissons, tissus, électroniques et même… médicaments. Ou presque. En plein centre ville de la capitale sénégalaise, une grande maison domine le marché de Sandaga : Keur Serigne Bi. Devant celle-ci, plusieurs échoppes proposent crème anti-douleurs et pommades pour la peau. Mais pour accéder au véritable commerce de la maison, il faut y entrer. Et ce n’est pas chose aisée. A peine un pas dans la cour qu’un jeune homme vient marteler « ici c’est marché noir » et indique la sortie. La méfiance est de mise.

Keur Serigne Bi n’est autre qu’une pharmacie illégale, qui aurait dû cesser cette activité. En 2009, face à la colère des pharmaciens sénégalais, le gouvernement avait en effet pris la décision d’interdire la vente de médicaments périmés ou contrefaits dans cette boutique illicite. Dix ans plus tard, rien n’a changé, au grand dam des pharmaciens.

« Tout y est moins cher mais tout est faux« , explique Rokhaya Diallo Fall. La pharmacienne qui exerce dans une officine de Guédiawaye dans la banlieue de Dakar, connaît bien les adresses où ont lieu les ventes illicites de médicaments : « Il y en a ici, il y a aussi le market de Thiaroye sans compter toutes les petites échoppes partout en ville. »

Copies conformes de génériques

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un médicament sur 10 dans le monde est une contrefaçon. Un taux qui peut être bien plus élevé dans certains pays, notamment en Afrique. Toujours selon l’organisation, « au moins 100.000 personnes » meurent chaque année sur le continent à cause de faux médicaments.

Souvent fabriqués en Chine, en Inde voire au Nigéria, ces produits emballés dans des boîtes copies conformes de célèbres génériques ne contiennent pas de principe actif. Résultat,
un paquet de quatre comprimés de Viagra coûte 28.000 francs CFA, contre 8.000 francs CFA pour l’imitation Vigora. Des prix très inférieurs pour des produits qui ne proposent qu’ »un effet placebo mais avec des conséquences parfois dévastatrice », alerte Rokhaya Diallo Fall.

Face à ce trafic en constante croissance, le gouvernement sénégalais a instauré en 2017 le Comité national sénégalais de lutte contre les faux médicaments et l’exercice illégal de la pharmacie. Une initiative saluée par le docteur Mbaye Awe, mais qui n’offre que trop peu d’instruments de répression. « La meilleure solution serait d’appliquer la Convention Médicrime« , juge le membre de l’Ordre des pharmaciens du Sénégal.

Conclu en 2010, ce texte introduit des sanctions pénales contre la contrefaçon mais aussi la fabrication et la distribution de produits médicaux mis sur le marché sans autorisation ou en violation des normes de sécurité. Problème : le Sénégal ne l’a jamais ratifié.

Un drame pour la santé et l’économie

Le phénomène s’étend bien au delà de Dakar. A Touba, siège de la confrérie musulmane des mourides, les dépôts illégaux de faux médicaments poursuivent leurs activités, en l’absence de répression lourde. “Il faut revoir les peines et les amendes que nous infligeons”, estime Mbaye Awe.

En novembre dernier, l’affaire “Touba Bélel” a fait grand bruit. Deux camions chargés de médicaments contrefaits sont alors interceptés par des gendarmes. Valeur de la saisie : 1,34 milliard de francs CFA. Les deux chauffeurs sont condamnés à des peines de cinq et sept années de prison ferme, avec notamment pour motifs contrebande et organisation de malfaiteurs. Dans cette affaire, l’Ordre des pharmaciens du Sénégal s’était porté partie civile. « On le fait très souvent car c’est à la fois un drame pour la santé publique et un drame économique.« 

Problèmes hépatiques, cancers, cas d’insuffisance rénale… Les pharmaciens sénégalais imputent la hausse de ces pathologies aux médicaments contrefaits. Un message qu’ils ont dû mal à faire passer. « Beaucoup de Sénégalais pensent qu’en luttant contre les faux médicaments, le pharmacien défend son bifteck, il se protège. Mais nous, ce que nous faisons, c’est d’abord pour leur santé« , déclare Mbaye Awe.

Dans un pays où le diabète, les maladies cardiovasculaires et la pollution sont très présents et touchent des populations très pauvres, les produits contrefaits sont vus comme une alternative, « Ils n’ont pas d’autre choix, c’est leur low-cost à eux« , explique le docteur Chakib Haidar de la clinique de la Madeleine à Dakar.

Sujet tabou

Le thème de la santé ne fait toutefois pas partie des grands enjeux de l’élection présidentielle, et la question des faux médicaments dérange même. « C’est tabou ici. Aucun candidat n’ose en parler, de peur de contrarier les marabouts« , relate Rokhaya Diallo Fall. “Tout ces discours et ces pseudo-actions, c’est de la petite politique”, déplore Chakib Haidar. “La santé publique, c’est du ressort de l’Etat”, rappelle Mbaye Awe.

A défaut de pouvoir s’attaquer directement à la source du problème, les pharmaciens font preuve de pédagogie et multiplient les campagnes de sensibilisation. « Quand on vient nous voir, ce n’est pas seulement pour acheter un médicament, c’est aussi pour prendre conseil, nous sommes là pour dire si tel ou tel produit convient à telle personne et si oui à quelle dose.« , rappelle Rokhaya Diallo Fall.

Pour l’Ordre des pharmaciens privés du Sénégal, la priorité est de protéger « l’exercice personnel » de la profession. « Une pharmacie doit être tenue par un pharmacien et par personne d’autre« , martèle Mbaye Awe. Il est en effet facile d’ouvrir une fausse officine et de vendre de faux médicaments. « Là dessus, c’est l’anarchie, comme si le fait d’être en règle faisait de toi un hors-la-loi« , souligne Chakib Haidar. Selon une étude du World Economic, la contrefaçon de médicaments génèrerait environ 150 milliards de dollars de recettes. Un chiffre qui a presque triplé en cinq ans.

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