Au poste de santé de Niague, « l’ombre de Thierry Sabine plane toujours »

A quelques kilomètres du Lac Rose, le village de Niague a gardé un précieux héritage du rallye Paris-Dakar : un poste de santé. Construit par Thierry Sabine peu avant son décès, il survit difficilement.

Dans la rue principale du petit village de Niague, parmi les dizaines de stands de maraichers, la façade blanche du poste de santé interpelle. Au dessus du portail grand ouvert, peint en lettres bleues, le nom de celui que chaque habitant tient en héros: Thierry Sabine. Dans la cour intérieure, à l’ombre des auvents, des mères et leurs enfants, parfois des nouveaux nés, patientent pour des vaccinations.

Dans les couloirs du bâtiment principal, des hommes et des femmes plus âgés attendent leur tour pour une consultation. Certains sont souffrants, allongés à même le sol. Depuis que le grand rallye ne passe plus par la région, le poste a traversé des périodes de grande précarité. C’est pourtant cette course qui a permis l’édification du site.

Des danses pour accueillir les pilotes

L’organisateur du Paris-Dakar est présent partout. Sur les murs de la cour intérieure, une bannière à la mémoire de « l’aventurier des temps modernes. » Dans les salles de consultation et d’hospitalisation, des portraits encadrés. C’est grâce au financement du pilote que le poste de santé, unique maternité de la région, voit le jour en 1986.

Antifa a 62 ans, elle y est infirmière depuis l’ouverture. Elle fait partie de celles qui ont attiré le regard sur Niague pendant les premières années du rallye: « Ici, avant, il n’y avait rien, les femmes accouchaient dans leurs maisons. On cherchait des cotisations pour acheter la parcelle et faire une maternité. Alors quand le Paris Dakar est arrivé, on s’est dit qu’on allait accueillir les pilotes avec des danses et récolter un peu d’argent. Et finalement Thierry Sabine nous a aidés. »

Une richesse pour le village

Décédé quelques mois avant le démarrage effectif du poste, le pilote ne verra jamais son projet en service. C’est son père, Gilbert, qui le représente pour l’inauguration et participe au développement du site les années suivantes.  « A chaque fois, il apportait plein de choses : des lits pour que les femmes accouchent, des berceaux, des couveuses, beaucoup de médicament, se souvient Antifa. Il nous a beaucoup soutenus. »

Le Paris-Dakar a été une vraie richesse pour le village. Chaque année, des containers de médicaments, des formations et des consultations gratuites venaient alimenter le centre pendant la course. Mais depuis l’arrêt du rallye dans la région en 2008, le poste survit difficilement.

Si certains partenaires ont poursuivi leurs actions pendant quelques années, un sentiment d’abandon et d’impuissance a très vite pris place. Plus de médicaments ni de personnel formé, des financements interrompus… L’alimentation en eau et en électricité a même cessé peu avant 2013.

Cent naissances par semaine

C’est à ce moment là que Souleyman Ndiaye est devenu infirmier chef de poste. Diplômé d’une école de Dakar, il œuvre alors à la réhabilitation du site. Il mobilise les jeunes des quartiers pour participer à des campagnes de sensibilisation auprès des femmes de la région, diminue le prix des accouchements sur place et forme lui-même certains aides-soignants. Aujourd’hui encore, Souleyman vit sur place pour garder le site fonctionnel 7 jours sur 7 et pratiquement 24 heures sur 24.

En 2016, un partenariat intergouvernemental avec la Corée du Sud permet la construction d’une extension du site pour y installer une maternité dans des locaux décents. Une salle de travail, deux salles d’accouchement, une « suite de couches » et un local de vaccination y voient le jour. Depuis, une centaine de bébé nait chaque mois sur le site et plus de 70 patients sont pris en charge quotidiennement.

Le poste utilise la méthode d’accouchement par ventouse, tient un planning familial et fait beaucoup de prévention auprès de la population. « Souvent, les gens des environs préfèrent venir ici que d’utiliser le poste de santé de leur village. Car ici l’ombre de Thierry Sabine plane toujours », confie fièrement l’infirmier chef de poste.

Dans la continuité du poste de santé historique, une maternité à été construite en 2016.
Crédit photo : Audrey Abraham

Mais les moyens manquent et le bâtiment principal, construit du temps de Thierry Sabine, n’a jamais été rénové. Une restauration s’impose pour cet édifice historique, qui abrite des salles d’hospitalisation, de soins, de pesée mais aussi la pharmacie et le bureau de consultation.Dans la salle d’hospitalisation seuls trois lits sont disponibles.

Le contraste avec la nouvelle maternité est édifiant. « Parfois les gens sont allongés sur des draps par terre! », s’agace l’infirmier. Sur les murs, la peinture se décolle du sol au plafond à cause de la pluie qui passe à travers la toiture en ardoise. Ce qui provoque souvent des coupures de courant lors de la saison des pluies.

Or, l’électricité est essentielle pour la majorité des soins prodigués dans l’établissement: « nous avons deux climatiseurs dans les salles de travail et d’accouchement où il fait parfois très chaud. Des appareils de réanimation pour les nouveaux nés mais aussi des ventilateurs. Si le matériel ne fonctionne pas c’est très embêtant. »

Des étagères peu fournies

Sur les 19 membres du personnel, seul l’infirmier en chef et la sage femme ont un salaire en tant que fonctionnaires. Le maire de la commune a aussi affecté une sage femme supplémentaire qu’il rémunère. Les autres sont payés en fonction des recettes du poste, après déduction des factures et des commandes de médicaments: « On ne cherche pas de bénéfice ici, on cherche à renouveler les stocks. » Dans la pharmacie, les étagères sont peu fournies. Ça et là, quelques cartons de Bétadine, des anti douleurs et des carnets de santé.

Le poste se heurte aussi à la problématique de la couverture médicale universelle (CMU) mise en place par Macky Sall en septembre 2013. Le poste de santé de Niague, comme les autres centres du pays, doit intégralement prendre en charge les enfants de moins de cinq ans. Si l’Etat avait promis un remboursement des frais engagés, Souleyman affirme que, depuis deux ans, il n’a reçu aucune compensation.

Régulièrement, Souleyman et ses collègues demandent la rénovation du bâtiment et un soutien financier de la part du maire, qui a la charge de la santé sur la commune. Chaque fois, ils sont confrontés aux mêmes discours: « Les gens ne veulent pas y toucher, ils disent que c’est un patrimoine, que c’est historique et que seuls les proches du pilote peuvent prendre l’initiative. »

Si le manque de moyens empêche le site de fonctionner à plein régime, il demeure une des plus grandes fiertés de la région du Lac Rose, comme s’en félicite l’infirmier chef de poste: « Partout dans le monde on connaît le poste de santé Thierry Sabine. »

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