Au pays des petits emplois

Selon un rapport du gouvernement sénégalais, l’économie informelle représente près de 40% du PIB du pays. A Dakar, les petits emplois envahissent les trottoirs dans un pêle-mêle très hiérarchisé. Plongée dans les rues du quartier Médina, à Dakar.

Le regard dans le vide, Mafa patiente sur un trottoir du quartier Médina, à Dakar, un bouquet de tulipes en tissus à la main. C’est la Saint-Valentin, mais le jeune homme de 17 ans n’attend pas de petite amie. Aujourd’hui, il doit écouler sa marchandise.Les vendeurs ambulants sont légion, à Dakar. Sur les trottoirs saturés d’étals de bric et de broc, s’accumulent fruits, arachides enrobés de sucre, coques pour smartphones ou sandales. Ceux qui n’ont pas de point de vente fixe traînent leur carriole, ou restent debout, silencieux.

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Mafa, 17 ans, habituellement vendeur de sacs plastiques, gagne entre 2500 et 5000 francs CFA selon les jours. Crédits photo : Fanny Guyomard

Mafa a arrêté l’école après le CM2. Quand il aura vendu ses fleurs, à 500 francs CFA l’unité (moins d’un euro, NDLR), il reprendra son activité habituelle : la vente de sacs en plastique. « Ce travail n’a pas été facile à trouver, marmonne-t-il en wolof, la langue locale. Il faut déjà avoir un petit capital avant de commencer. » Les vendeurs ambulants doivent gagner la confiance d’un commerçant qui accepte d’avancer la marchandise, pour se faire payer plus tard. Mafa achète ses produits un peu plus au sud du quartier, et gagne entre 2500 et 5000 francs CFA par jour, soit environ 4 et 6 euros.

Plusieurs activités

Abdoul Ba, 35 ans, est vendeur de café le soir, ce qui lui rapporte environ 3500 francs par jour. Crédits photo : Fanny Guyomard

Souvent, les petits vendeurs cumulent les emplois. A quelques mètres de Mafa, Abdoul Ba, 35 ans, sert du café à un conducteur de taxi. A l’ombre de son pousse-pousse rouillé et garni de biscuits industriels, il transvase la boisson chaude d’un gobelet à l’autre, à la verticale. « C’est pour créer de la mousse« , montre-t-il avec une habileté acquise à l’issue de ses quatre ans d’expérience. Cette activité lui rapporte environ 3500 francs par jour (environ 5 euros).

Cela fait deux ans que cette activité ne l’occupe plus que de 18h à 23h30, depuis qu’il a décroché un poste de peintre en bâtiment, payé 5000 francs CFA quotidiens. « Mais aujourd’hui, je suis un peu fatigué, donc je ne vais faire que vendre du café« , indique celui qui fabrique également des pousse-pousse.
Abdoul Ba vient de Guinée, et échange quelques mots en pulaar, sa langue natale, avec un autre vendeur des rues, installé à quelques pas. Lui aussi Guinéen, comme la plupart des tenanciers de pousse-pousse.

Hiérarchie sociale


Mafall, 18 ans a arrêté l’école après le CM2. Vendeur d’écouteurs depuis deux ans, il gagne quotidiennement entre 7000 et 9000 francs CFA (10 et 14 euros). Mais il a pris contact avec un tailleur pour apprendre son métier. Crédits photo : Fanny Guyomard

« Ce n’est pas formel, mais il y a une catégorisation du travail : les pousse-pousse ou les étals de fruits sont souvent tenus par les Guinéens, et les lingères sont Sérères« , observe un Sénégalais. « La majorité des jeunes de Dakar trouvent que vendre du café ou des fruits, c’est dévalorisant. Les Sénégalais seront plutôt mécaniciens ou carreleurs« , commente un autre.

Au même moment, un Peul passe devant lui, sa charrette remplie d’oranges d’une belle couleur verte. Le charretier, bonnet sur la tête et écouteurs aux oreilles, s’arrête pour éplucher un de ses fruits. Il s’appelle Mamadou Saliou Diallo et vient de Guinée, dit-il en pulaar. Chaque jour, il gagne 2000 francs CFA.

De l’étal à la boutique

Mohamed Ba, auparavant vendeur d’habits, est maintenant coordonier et gagne environ 60 000 francs CFA (92 euros) par mois.

Rokhaya Séne est Sérère, une des ethnies du Sénégal. Accroupie, elle plonge du linge dans une grande bassine moussante. Aujourd’hui, elle gagne 3000 à 5000 francs CFA par jour, juste ce qu’il faut pour subvenir aux besoins de ses deux enfants, qu’elle élève seule. Son mari, conducteur de taxi, ne vit pas avec elle. « Ma grand-mère et ma mère étaient lingères« , rapporte celle qui a quitté son village pour rejoindre Dakar comme ses soeurs aînées. « Il n’y a pas de travail au village, à part le petit commerce.« 

La femme de 29 ans aimerait avoir sa boutique, mais elle n’a pas les fonds. « Au Sénégal, c’est très dur d’avoir des microcrédits. Les taux d’intérêts sont souvent de 20%!« , remarque André Tebechirani, un Sénégalais qui a lancé son entreprise de location de voitures en 2010, en empruntant deux véhicules à un ami. Il en a aujourd’hui quarante, et exporte dans quatre autres pays africains. La recette de la réussite ? Un bon réseau, mais pas seulement.

Formation artisanale

Mouhamadou Ndour, 45 ans, menuisier, gagne entre 100 000 et 500 000 francs CFA par mois (150 et 760 euros). Au Sénégal, le salaire moyen est d’environ 92.000 francs CFA (140 euros)
Crédits photo : Fanny Guyomard

Pour franchir la marche qui va du trottoir à la devanture, un travailleur a besoin d’avoir une formation. A quelques centimètre de la route, baigné dans l’odeur de sciure, un apprenti menuisier ponce un grand panneau de bois. Il faut encore monter une marche pour rencontrer son maître, Mouhamadou Ndour, 45 ans.

Lui, été formé au métier à l’âge de 17 ans. « Mais ça n’a pas été facile« , signale-t-il, racontant que c’est son père, mécanicien, qui a réussi à le confier à un menuisier du quartier. Après des années de pratique, Mouhamadou Ndour a réuni assez de fonds pour acheter son propre local. « C’était le 19 septembre 1999 » se remémore-t-il, les yeux pétillants. Depuis, l’artisan a formé à son tour onze apprentis, qu’il garde depuis cinq ans. Avant de les laisser voler de leurs propres ailes, dans la jungle de Dakar.

1 Comment

  1. Remarquable de montrer les carences des reseaux financiers (banques et autres) en depit d’ esprits d’ initiave innombrables.

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