Le moral à la dérive des pêcheurs de Saint-Louis

La langue de Barbarie, à Saint-Louis, est réputée pour la pêche. Une activité aujourd’hui menacée par de multiples phénomènes, climatiques et humains. Reportage vidéo.

Le chant des pêcheurs. Les pirogues colorées. Les centaines de milans royaux dansant au dessus des têtes. L’odeur saisissante des poissons séchés. Cette langue de terre entre le fleuve Sénégal et l’océan Atlantique est unique. Mais pour les pêcheurs qui y vivent, le quotidien est difficile.

Depuis sa conquête au XVIème siècle par le navigateur portugais Dinis Dias, les habitants de la langue de Barbarie vivent des ressources de la mer. Aujourd’hui, leurs conditions de vie et de travail demeurent traditionnelles. L’endroit est de plus en plus menacé.

Jeune pêcheur. Dans la langue de Barbarie, le métier se transmet de père en fils. Crédit: Chloé Sartena

Sans usine de conservation des poissons, les habitants des villages de pêcheurs de Guet Ndar, Ndar Toute, Goxumbacc ou Santiaba stockent les poissons dans des centaines de petites glacières, entassées les unes sur les autres, placées le long du fleuve Sénégal.

Les camions réfrigérants font des allers-retours permanents pour acheminer la marchandise jusqu’à Dakar. Lorsque les acheteurs se font rares, ou quand il n’y a plus assez de glacières, les travailleurs se trouvent dans l’obligation de rejeter leurs poissons dans le fleuve.

Le non-respect des zones de pêche par les bateaux étrangers, qui surexploitent les ressources marines, explique le ras-le-bol des pécheurs. Car les poissons se font de plus en plus rares. La difficulté d’obtention des licences pour aller pêcher en Mauritanie, pays frontalier situé à quelques kilomètres au nord, contribue aussi à leur baisse de moral.

Zone marquant la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie. Crédit: Chloé Sartena

À ces conditions de travail difficiles s’ajoute un phénomène climatique. L’érosion côtière frappe le côté de la langue de Barbarie exposée à l’océan. En novembre dernier, une forte houle a embarqué maisons, école et mosquée.

Résultat : seule la deuxième daara, école coranique, tient debout. Des dizaines d’enfants ne peuvent plus aller à l’école. Les familles touchées ont été relogées par le maire dans un camp de tentes de fortune, à Khar Yalla (ouest de Saint-Louis). Pas d’eau courante ou d’électricité. Mais des déchets et des mouches.

Dans le camp de Khar Yalla. Crédit: Chloé Sartena

D’ici 2024, les familles pourraient être relogées dans des maisons grâce au projet Waca mis en place par la Banque mondiale. En attendant, elles dépérissent. Les femmes des pêcheurs, qui vendaient jusqu’alors le poisson, ne peuvent plus rejoindre la presqu’île. En cause : le coût du bus et la dangerosité du trajet.

Les femmes de Khar Yalla, prisonnières du camp. Crédit: Chloé Sartena

Ironie de l’histoire, le maire de Saint-Louis, Mansour Faye, est le beau-frère du Président et… le ministre de l’Hydraulique et de l’assainissement. Sur la langue de Barbarie, les roches d’une digue construite récemment par l’Etat sénégalais (pour le coût de 3,6 milliards de francs CFA, soit 5,5 millions d’euros), et qui n’a pas résisté, se retrouvent éparpillées sur le sable.

Le reste des pierres de la digue construite par l’Etat sénégalais.
Crédit: Chloé Sartena

L’embouchure maudite

La création d’une embouchure en 2003 n’a fait qu’empirer les choses. Avant cela, la langue de Barbarie formait un même cordon de sable s’étirant sur plusieurs dizaines de kilomètres, du sud de Saint-Louis à l’embouchure du fleuve Sénégal. Craignant une inondation de la ville en période de crues, l’ancien président sénégalais fit ouvrir artificiellement une brèche de 4 mètres, à 7 kilomètres de Saint-Louis avec l’aide de techniciens marocains.

Avec le phénomène d’érosion côtière qui frappe de plein fouet le nord de la langue, la brèche s’est transformée en une véritable embouchure de 5 kilomètres. Ce passage, bloqué par des bancs de sable, est très risqué. Les pêcheurs peuvent s’y échouer selon la marée et les conditions météo. Depuis 2003, près de 300 pêcheurs y ont ainsi laissé leur vie. 

Scène de vie dans le quartier de Guet Ndar. Crédit: Chloé Sartena

Les pêcheurs des villages de la langue de Barbarie, qui auparavant accostaient leurs pirogues sur les plages de l’Atlantique, préfèrent désormais rentrer par l’embouchure et remonter leurs embarcations jusqu’aux rives du fleuve Sénégal. L’île Saint-Louis est elle aussi beaucoup plus vulnérable aux marées et donc à la hausse du niveau des océans.

En février 2018, le président français avait annoncé 15 millions d’euros d’aides. Après le désastre de novembre dernier, l’Agence française de développement (AFD) a débloqué 16 millions d’euros pour la construction d’une nouvelle digue, à Goxu Bathie, Santhiaba. Un espoir pour les habitants, qui dans l’attente d’une solution durable, tentent de tenir debout. Contre vents et marées.

Maison de Guet Ndar tenant encore debout. Crédit: Chloé Sartena


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