Dépigmentation: quand les normes de beauté mettent en danger la santé

La dépigmentation artificielle, qui consiste à utiliser des produits pour s’éclaircir la peau, est une pratique très courante chez les femmes sénégalaises. Enquête sur un phénomène très dangereux.

Dans une pharmacie du quartier Mermoz, à Dakar, deux étalages entiers mettent en avant des produits éclaircissants. Laits corporels, gommages, crèmes hydratantes… On trouve de tout, et l’objectif n’est pas caché. Sur les étiquettes, on peut ainsi lire « favorise l’éclaircissement du teint » ou encore « 100% peau éclaircie ». D’autres se font moins directs, parlant de « soin uniformisant anti tâches ».

La pharmacienne, elle, se veut rassurante: « ces produits ne sont pas dangereux pour la santé, ils sont fabriqués en France. Ils ne sont pas vraiment éclaircissants, ils unifient le teint, ils ne dépigmentent pas. » Et la praticienne d’ajouter: « Le mal, il est dehors, dans les marchés, là où on vend des produits contenant de l’hydroquinone. »

Des affirmations que rejette en bloc le docteur Hadi Hakim, dermatologue à Dakar et membre de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle. Il explique: « Ici à Dakar, les pharmaciens agissent comme des commerçants, au lieu d’être honnêtes sur la dangerosité des produits. » Le docteur dénonce « un véritable business des cosmétiques éclaircissants en Afrique subsaharienne » et affirme que les produits vendus en pharmacie contiennent eux aussi des composants dangereux, telle l’hydroquinone.

Des produits qui peuvent être mortels

La pratique du xeesal – le nom couramment utilisé pour désigner la dépigmentation cosmétique au Sénégal – est apparue en Afrique dans les années 1960. Au Sénégal, la dangerosité des produits est très vite prise au sérieux. Dès 1979, un décret interdit leur utilisation aux élèves des établissements scolaires. Pourtant, encore aujourd’hui, le docteur Hakim est le témoin de pratiques folles: « On a vu des cas de femmes qui imprégnaient des combinaisons de plongée avec de l’eau de javel pour dormir avec. Les conséquences pour la peau sont très graves, car cela provoque de l’eczéma et des brûlures. »

L’utilisation des produits blanchissants peut être mortelle. En cause, la présence de substances extrêmement dangereuses comme les corticoïdes, l’hydroquinone, le glutathion ou les acides de fruit. La plupart sont des médicaments dont l’usage a été détourné afin d’éclaircir la peau. « Ils provoquent de l’hypertension artérielle, empêchent la peau de se suturer, favorisent l’apparition de vergetures, de tâches noires, d’infections virales, de boutons d’acné, de cancers de la peau, etc. », énumère le docteur Hakim.

Deux photos prises par le docteur Hakim lors de ses consultations. On y voit les ravages sur la peau de l’utilisation des corticoïdes et de l’hydroquinone. Crédit photo : Hadi Hakim.

Malgré cette dangerosité, Aïcha, 23 ans, qui travaille dans le salon de beauté « Les doigts de fée », confirme la popularité de ces substances. « Beaucoup de femmes s’éclaircissent la peau avec des produits très dangereux vendus dans la rue. Moi, ça me choque, mais c’est comme ça ici. » Désireuse d’agir, elle n’hésite pas à prendre la parole auprès de ses clientes: « je leur dis ce que j’en pense, je leur conseille d’arrêter. Mais parfois, ça ne les arrête pas. »

Un changement nécessaire dans la publicité

Cette volonté de résister gagne petit à petit des secteurs clé en termes de représentation des femmes noires, comme la publicité. Zeina Zédan, qui travaille dans l’agence de production Chouette Prod, à Dakar, intervient régulièrement dans des campagnes beauté. Elle refuse de faire des publicités pour des produits éclaircissants: « Je n’ai jamais accepté ce genre de campagnes, malgré les pressions. Un jour, un client a essayé de me vendre un produit pour ‘uniformiser le teint’, mais je savais très bien de quoi il s’agissait. »

Aymeric Austrie, directeur de l’agence de publicité Voice Africa, se dit lui aussi vigilant. Il refuse de faire apparaître dans les pubs qu’il produit des femmes qui se sont éclaircies la peau. « Quand on fait un casting, on regarde toujours les mains des modèles, car ce sont elles qui trahissent l’utilisation de produits, sous forme de tâches. Si nous devons faire un gros plan, par exemple, ce ne serait pas esthétique », explique-t-il.

Badara, un jeune homme employé chez Voice Africa, pointe la pression de l’entourage des femmes, et notamment l’influence de leur conjoint: « certains hommes demandent à leur femme de s’éclaircir la peau car ils trouvent cela plus beau. C’est fou de se dire que certaines femmes font cela pour leur plaire. » Pour y remédier, le docteur Hakim a trouvé une solution: « lorsqu’une femme à la peau dépigmentée vient me voir, je demande toujours à ce qu’elle vienne avec son mari au prochain rendez-vous, sans préciser pourquoi. Comme ça, je peux mettre les choses au clair. »

Mettre les mots sur le problème du ‘colorisme’

Le problème de la dépigmentation ne se règlera pas sans une prise de conscience collective de la manière dont sont représentées les femmes noires dans les médias et la publicité. Car la promotion de la dépigmentation se fait jusqu’en dans les pages de la presse féminine.

Au Sénégal, il suffit de parcourir le magazine Amina – un journal créé en 1972 par le Français Michel de Breteuil, et dont le siège est en France – pour y trouver des dizaines de réclames pour des produits éclaircissants. Pour être précis, sur les 24 publicités pour des produits cosmétiques du dernier numéro en vente, quinze le sont pour des produits blanchissants.

Seul magazine féminin vendu au Sénégal, ‘Amina’ vante à longueur de pubs les produits éclaircissants. Crédit photo : Justine Hagard.

Depuis quelques années, des femmes noires prennent la parole et dénoncent un phénomène appelé ‘colorisme’: le fait de valoriser, au sein d’un groupe ethnique, les personnes qui ont la peau claire, au détriment des autres. Lors de la cérémonie des Oscars de 2014, l’actrice Lupita Nyong’o racontait comment elle en était venue à détester sa couleur de peau: « Enfant, quand j’allumais la télévision, je ne voyais que des peaux pâles, on se moquait de moi parce que mon teint était aussi sombre que la nuit. Ma seule prière à Dieu, le faiseur de miracles, était que je me lève le matin avec une peau plus claire. »

Le travail mené par les militantes afroféministes reste semé d’embûches. Il y a seulement trois mois, l’entrepreneuse-star américaine Blac China faisait la promotion, sur son compte Instagram, d’une crème éclaircissante élaborée par ses soins et commercialisée au Nigéria… Une initiative très critiquée, mais qui témoigne de la difficulté de changer les mentalités.

Crédit photo : Zina Desmazes.

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