Cette usine qui va occuper un des derniers sites naturels de Dakar

A Dakar, la construction d’une usine de dessalement sur le site des Mamelles suscite l’appréhension des pêcheurs et des plagistes, qui redoutent la destruction d’un des derniers sites préservés de la ville. Retardés pendant un an, les travaux devraient débuter en mars prochain.

A Ouakam, au pied de la mosquée de la Divinité, des hommes assis à même le sol sont occupés à tresser des filets de plusieurs mètres de long. Younouss Sar, casquette vissée sur le crâne pour se protéger de la chaleur écrasante, est à l’œuvre avec ses cinq fils depuis 6h ce matin. A 67 ans, ce grand sage conseille tout Ouakam sur les conditions de la pêche.

Le petit port, son lieu de travail depuis plus de 40 ans, va bientôt être chamboulé par la construction d’une usine de dessalement sur le site dit « des Mamelles ». « Je ne sais pas si des produits chimiques se déverseront dans la mer, mais je tiens ma position: je suis pour cette usine, expose-t-il sans quitter son filet des yeux. L’arrivage du poisson, c’est Dieu qui décide, pas les hommes. »

Des pêcheurs de Ouakam au travail. Crédit photo : Caroline Quevrain

Le projet de construction de l’usine, initié par Macky Sall en 2016, divise les habitants de Ouakam sur son impact environnemental. Si la mobilisation contre l’usine s’est essoufflée depuis quelques mois, personne ne prend la chose avec sérénité, tant les conséquences sur la pêche sont difficiles à anticiper. Les travaux, d’un coût de 135 milliards de francs CFA (206 millions d’euros, NDLR) et financés par la société japonaise Jica, sont supposés commencer dès le mois prochain. C’est ce qu’a annoncé le ministre de l’Hydraulique Mansour Faye, lors d’une réunion à la mairie de Ouakam en décembre dernier. Initialement prévu pour janvier 2018, le projet peine à démarrer. « Il a fallu discuter et faire de la médiation entre la mairie, les habitants et les diarafs (notables, NDLR). Cela a pris du temps », révèle Daouda Ndiaye, président du quai de pêche et proche du maire de Ouakam.

Un manque d’accès à l’eau potable

L’usine devrait s’ériger sur un terrain vague, en haut d’une des deux collines des Mamelles, et comprendre quatre tuyaux construits sous la montagne, qui iront pomper directement l’eau de la mer, à 800 mètres de la côte. Elle prévoit de dessaler 50.000 mètres cubes par jour, pour commencer. Son implantation dans le paysage dakarois a pour but de régler en partie le problème de l’accès à l’eau potable ici dans la capitale. Dakar dépend en effet de 45% de l’eau du lac de Guiers (Nord du Sénégal, NDLR) et les coupures d’eau sont régulières. « Hier encore, assure Ibrahima Wade, plagiste aux Mamelles. Au mieux, l’eau arrive à 6h et elle repart à 8h. »

Le projet a provoqué dès son annonce l’indignation des militants écologistes. Car le site des Mamelles, constitué de deux collines aux pieds desquelles on trouve les plages de la mosquée et des Mamelles, est l’un des derniers terrains préservés de Dakar. Ses bords de mer sont un modèle de propreté, fait assez rare à Dakar pour être souligné. L’eau y est transparente et les poissons nombreux. En 2017, une pétition a été lancée en ligne pour demander le retrait du projet. A l’époque, la mobilisation –venue principalement d’étrangers- s’était cristallisée autour du bar-restaurant de Max, véritable havre de paix sur la plage des Mamelles.

Le bar-restaurant de Max, sur la plage des Mamelles. Crédit photo : Caroline Quevrain

Max, Amadou Maguette Dieng de son vrai nom, tient sa cabane depuis 1999. Elle risque elle-aussi d’être affectée par l’installation de l’usine et devrait probablement céder la place aux installations de l’usine, à l’instar des autres lotissements de la plage. « Ce qu’ils veulent, c’est construire une route bétonnée qui conduit à la plage, implanter leurs énormes tuyaux, ce qui détruira la végétation. Mais qui viendra encore ici? » se demande-t-il, étendu dans un hamac, à l’ombre. Et ce n’est pas l’argent reçu en dédommagement de la part du gouvernement qui va faire changer d’avis ce Mamellois de cœur. Aujourd’hui, si Max assure ne pas déposer les armes si rapidement, il semble quelque peu résigné. « Pourquoi pas quitter Dakar? »

Une usine de transformation, en compensation

Face à ces critiques, Daouda Ndiaye avance: « Une délégation est partie à Oman visiter six ou sept usines de dessalement et identifier les éventuels problèmes environnementaux. Aucun impact n’a été décelé, j’ai demandé aux pêcheurs. » Depuis l’origine du projet, le sexagénaire milite pour qu’il voit le jour et instaure réunions et tables rondes avec les habitants de Ouakam pour les convaincre de ses avantages. « C’est une avancée pour le Sénégal. Quand il y a un problème d’approvisionnement en eau, c’est tout le pays qui est touché. Et puis un projet de 135 milliards de francs, l’Etat ne peut pas refuser. »

Les efforts de Daouda semblent payer puisque la majorité des pêcheurs sont favorables à la construction de l’usine, ou du moins s’expriment en ce sens. En retour, ils demandent néanmoins à ce qu’une usine de transformation de poissons soit installée au port, afin de pouvoir congeler la pêche lorsqu’elle est abondante et de prévenir ainsi les pénuries éventuelles, liées à la présence de l’usine. « On demande aussi deux camions de transport de poissons  et des récifs artificiels, s’exclame Daouda Diagne, grand frère de Daouda Ndiaye et propriétaire de trois pirogues. Pour la qualité de la pêche, on n’est pas très inquiet, mais pour la quantité? » Djibril Faye, lui, pêche ici depuis 25 ans. Assis contre une bâtisse de pierre, il raconte.  « Si ça n’a pas d’impact sur notre travail, ça ne me pose pas de problème. J’ai voté oui à la dernière réunion. Mais il nous faut une compensation. L’usine de transformation doit être prête avant l’usine de dessalement. »

Retour de la pêche à Ouakam. Crédit photo : Caroline Quevrain

Malgré tout, certains pêcheurs campent sur leurs positions et sont fermement opposés au projet. A l’instar d’Ass, 40 ans, qui s’inquiète d’assister à la pollution de la mer qu’il a toujours connue et véritable vivier à poissons. « Cela fait des années que des gens qui travaillent dans les cabanes, des gens comme Max, essaient de sensibiliser la population. Mais que voulez-vous, on ne peut pas se battre contre l’argent. » A la plage des Mamelles, le problème n’est pas tant la résistance face au projet que le flou total qui l’entoure. L’incertitude des plagistes est entière quant à leur sort prochain. « Ça peut toujours changer, mais normalement on doit partir », explique Ousseynou,  propriétaire de la cabane voisine de chez Max. « Chaque jour je prie Dieu pour que ça n’arrive pas. » L’usine devrait être fonctionnelle en 2021, selon le gouvernement.

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