Artemisia: eldorado controversé de la lutte contre le paludisme

L’Organisation mondiale de la Santé a recensé, en 2017, 219 millions de personnes atteintes du paludisme dans le monde, dont 435.000 décès. Véritable fléau en Afrique, la lutte contre cette maladie est un enjeu sanitaire et social. Depuis quelques années, une association défend l’utilisation de l’artemisia comme remède naturel, pourtant déconseillée par l’OMS.

Apposée sur la main, une bouture d’artemisia (nom scientifique de l’armoise) ne cache qu’une petite partie de la paume. Malgré sa petite taille, cette plante est censée détenir des vertus multiples, soignant plusieurs maux. Reconnue depuis plusieurs siècles en Chine, elle est interdite en France et en Belgique, où elle est considérée comme une drogue. Mais en Afrique, elle est utilisée comme remède naturel au paludisme.

La Maison de l’Artemisia, organisation surtout présente en Afrique, défend depuis sa création en 2011 l’utilisation de cette plante comme anti-paludique. C’est d’ailleurs le terrain de recherche scientifique de Pierre Van Damme, ingénieur agronome belge, qui lui a consacré son mémoire de fin d’études. Au Sénégal, c’est lui le pivot de la Maison. Il gère la production le démarchage, les ventes. Et il se bat depuis son arrivée dans le pays, en 2016, pour que l’usage de l’artemisia dans son état naturel soit reconnue au niveau de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). « L’industrie pharmaceutique nous déteste: on tue leur business. Si nos tisanes et gélules à l’artemisia sont reconnues, leurs vaccins deviennent inutiles », fustige-t-il.

Car les produits du Lion Vert, nom sénégalais de la Maison, connaissent un certain succès. Chaque mois sont vendus 1000 paquets de gélules, 700 paquets d’infusettes et 400 paquets de tisane en vrac. Des produits au tarif de moins de quatre euros.

Selon l’organisation, en préventif ou en curatif, l’armoise offrirait, à bas coût, une solution à cette maladie parasitaire, potentiellement mortelle. « Notre objectif est que tout le monde ait la plante chez soi, pour que chacun sache facilement se soigner. Il faut que les gens, quand ils pensent au palu, pensent à l’artemisia systématiquement« , suggère l’ingénieur.

Feuilles d’artemisia annua après séchage. Elles seront ensuite broyées puis tamisées.
Crédit photo: Noémie Gobron

Problème: l’OMS refuse de recommander l’utilisation de l’artemisia sous sa forme naturelle. Selon elle, se soigner à base de gélules ou de tisanes, ingérées plusieurs fois par jour et tous les mois, n’aurait un effet anti-paludique que sur le court terme. De surcroît, le corps développerait une sorte de résistance à la molécule, stoppant ainsi son efficacité contre la maladie. Les experts scientifiques restent également sur leurs gardes.

« Je partage ce positionnement: l’artémisinine, la substance active de l’artemisia, est efficace si elle est combinée à d’autres molécules« , affirme Daouda Ndiaye, chef du département de parasitologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et conseiller technique au bureau de l’OMS. « Plus on utilise ce médicament, plus le parasite s’y habitue, car il comprend le mécanisme de la molécule de la plante et lutte contre elle : le corps devient résistant. » Ainsi, le professeur défend un usage polythérapeutique – un traitement médicamenteux comprenant plusieurs médicament – de cette plante. « Il faut combiner plusieurs molécules pour éviter ce phénomène de résistance. La monothérapie n’est efficace qu’à court terme. » La résistance aux médicaments anti-paludéens rendraient en effet impossible tout autre traitement ultérieur. « Ce serait l’échec de la lutte contre la malaria« , déplore Daouda Ndiaye.

Des preuves encore insuffisantes

Si l’efficacité est avérée par les producteurs et certains consommateurs de cette plante, peu d’études scientifiques ont d’ailleurs été menées pour prouver son efficacité . Le journal scientifique international Phytomedicine, dans une récente étude publiée dans son volume 57, arrive à la conclusion selon laquelle « les infusions d’A. Annua et A. afra sont des polythérapies dont les résultats sont meilleurs que celles de l’ASAQ [artésunate – amodiaquine, un médicament utilisé pour le traitement du paludisme] contre le paludisme. Contrairement à l’ASAQ, les deux Artemisias semblent rompre le cycle du paludisme en éliminant les gamétocytes [cellule répandue dans le sang des personnes malades de la malaria].« 

Il faut combiner plusieurs molécules pour éviter ce phénomène de résistance. La monothérapie n’est efficace qu’à court terme. »

Daouda Ndiaye, chef du département de parasitologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et conseiller technique au bureau de l’OMS.

Sans doute un premier pas vers la reconnaissance scientifique de la plante. Mais la revue invite tout de même à la prudence. Elle précise: « cette étude mérite des recherches supplémentaires pour l’inclusion possible des infusions de thé artemisia comme alternative à la lutte contre le paludisme et à son éradication.« 

200 millions de personnes touchées dans le monde en 2017

Sur la route vers le centre de conditionnement à Diamniado, à une trentaine de kilomètres de Dakar, le portable de Pierre Van Damme ne cesse de sonner. Des clients et des revendeurs. « Notre meilleure publicité, c’est l’efficacité dont ils vont parler autour d’eux« , se réjouit-il. C’est dans cette ville que la plante est conditionnée. Les feuilles et les tiges sont séparées, séchées puis broyées avant d’être tamisées. Elles remplissent ensuite des centaines de sachets de thé et de capsules.

En entrant dans le bâtiment récemment rénové, une forte odeur s’engouffre dans les narines, proche de celle du thé vert, légèrement mentholée, voire de la réglisse. Mais au goût, c’est l’amertume qui se dégage.

Deux dames s’affairent à étiqueter les sachets en papier qui recevront dans les prochains jours les gélules ou la tisane. Mais avant d’en arriver là, il a fallu cultiver et récolter la plante, à Tivaouane, à l’ouest du pays.

Pierre Van Damme, dans la pépinière à Tivaouane, près des champs de culture de l’artemisia. Crédit photo: Noémie Gobron

Dans cette ville, huit hectares sont consacrés à la culture de l’armoise annuelle (artemisia annua) et africaine (artemisia afra, qui est vivace). Une pépinière abrite des semis d’annua, qui seront récoltées d’ici trois mois.

Karim Sankaré travaille l’artemisia depuis un an. Il a lui même essayé la plante pour se guérir du paludisme. Crédit photo : Noémie Gobron

Au loin, près d’un imposant baobab, Karim Sankaré, 50 ans, s’occupe des quelques pieds d’armoise à planter. Voilà un an qu’il travaille au côté de Pierre Van Damme, en tant que chargé de la production. « J’ai expérimenté cette plante sur moi-même et j’en suis très satisfait, se réjouit-il. J’ai déjà eu le paludisme, et cela me faisait très souffrir. J’avais des crises, de la fièvre. Je devais rester au lit. C’était insupportable. Mais maintenant, avec l’artemisia, il a y longtemps que je ne l’ai pas eu. »

Le paludisme, aussi appelé malaria, est l’une des trois principales causes de mortalité infantile dans le monde. En 2017, plus de 200 millions de personnes étaient atteintes au niveau mondial. « Je pense qu’il faut autoriser l’armoise pour toute les personnes. Je viens du Mali et là-bas, on a beaucoup de problèmes avec le paludisme. Dans mon quartier, au Sénégal, j’entends souvent dire qu’untel et untel sont décédés du palu. »

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