Regards de futurs profs sur l’enseignement du français au Sénégal

Langue officielle du Sénégal, le français reste très inégalement maitrisé par la population. Ce que déplorent les étudiants qui se destinent à l’enseignement. Rencontres à la fac de Dakar.

« Même en apprenant le français depuis la maternelle, il y a beaucoup de Sénégalais qui le parlent mal ! » De son ton vif et indigné, Aïda Senghor brise l’atmosphère paisible de la cour ombragée de la Fastef. La faculté forme les enseignants du Sénégal, qui se doivent de maîtriser parfaitement le français, la seule langue apprise et parlée à l’école.

Aïda Senghor, elle, s’exprime avec aisance. Mais la jeune femme de 24 ans l’assure : « beaucoup de personnes savent seulement aligner sujet, verbe et complément. Ils ont aussi du mal à conjuguer les verbes. » « La grammaire française est difficile, aussi » , tente, en guise d’explication, un futur professeur de français qui se trouve à ses côtés. Selon l’Agence nationale, entre 40 et 60% des Sénégalais de 10 à 30 ans savent lire et écrire en langue de Molière. A Dakar, ils sont plus de 60%.

A Dakar, plus de 60% de la population sait lire et écrire en français. Crédits photo : Fanny Guyomard

Manque de moyens

En fait, la langue véhiculaire à Dakar, c’est le wolof, parlée par 88% de la population. On n’entend parler français qu’au détour de quelques phrases, comme pour désigner les jours de la semaine ou les nombres. « Pour certains mots comme télévision, aussi » , ajoute Aïda Senghor, qui ignore si le mot existe en wolof. Mais dès qu’il y a de l’écrit, comme dans la presse, les papiers administratifs ou les panneaux, c’est en français. Un français plus ou moins bien maîtrisé, disent à l’unanimité les futurs professeurs.

La raison ? Emilie Ngom, qui sera fonctionnaire en octobre, fait la moue. « Certains entrent dans la profession sans conviction, donc ont un mauvais niveau… » Youssoufi Keita, 31 ans et huit ans de pratique, fustige quant à lui le manque de moyens donnés aux enseignants. « Moi, j’ai de l’eau, de l’électricité et une infirmerie dans mon école. Mais pas de bibliothèque! Il n’y a qu’une centaine de livres pour mille élèves » , pointe celui qui travaille à une trentaine de kilomètres de Saint-Louis, au nord ouest du Sénégal.

Ses congénères parlent aussi du matériel qu’ils doivent acheter à leurs frais, « dont des livres qui coûtent excessivement chers, jusqu’à 10.000 francs CFA (15 euros NDLR) » . Pour leur formation, les futurs professeurs en master touchent une bourse de 65.000 francs CFA (100 euros NDLR), et une indemnité de stage de 35.000 francs CFA pour neuf mois (environ 50 euros, NDLR) . Le montant de leur futur salaire reste confidentiel.

Réseaux sociaux

Mais l’enseignant n’est pas seul dans l’affaire : si le niveau des élèves régresse, c’est aussi par « manque de motivation et de détermination » . « Les lycéens en filière scientifique sont souvent meilleurs que ceux en filière littéraire, parce qu’ils sont plus ambitieux » , avance-t-on dans le groupe. Un autre philosophe : « Les gens ne cherchent plus à bien parler, ils ne prennent plus le temps » . Le temps, la jeunesse la dédie à d’autres activités : les réseaux sociaux.

« Les élèves ne lisent plus de livres, et se reportent sur internet » , regrette Woury Faye, qui a déjà enseigné en classe de 4e et de 2nde. « Internet donne accès à beaucoup de contenu pédagogique, mais les élèves préfèrent aller sur les réseaux sociaux » , soupire-t-elle.

Nombreux constatent d’ailleurs dans leur entourage des Sénégalais qui ne parlent pas le français, mais l’utilisent à tâtons sur Whatsapp ou Facebook, ou à travers des séries télévisées… Sokhna Fatou Dieng, 25 ans, conclut : « C’est pour cela qu’on veut devenir professeurs. Il y a une forte crise au Sénégal, et on veut y remédier! »

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