Ces femmes qui luttent contre le mariage à 16 ans

Au Sénégal, une femme sur 5 est mariée jeune, parfois dès 13 ans. Un nouveau code de protection de l’enfance prévoit d’élever l’âge légal du mariage. Mais cette mesure n’est pas suffisante aux yeux des féministes sénégalaises. Elles veulent profiter de la présidentielle pour inscrire la question dans le débat.

 « À l’âge de 17 ans, j’ai épousé un homme que mes parents avaient choisi pour moi. Le mariage a été consommé la nuit d’après. Je ne voulais pas rester avec lui. Je l’ai quitté le lendemain et j’ai fui mon village » raconte Aminata*. Livrée à elle-même, elle n’avait nulle part où aller. Elle a atterri dans la banlieue de Dakar, dans le quartier de Guédiawaye.

Là-bas, elle a fait la connaissance d’une Française Mona Chasserio, fondatrice de l’association « Unies Vers Elles » qui l’a accueillie dans son foyer, « la maison rose« . Un logement dédié à l’accueil des filles victimes de violence, crée en 2008.

La chambre de Aminata à la maison rose, qu’elle partage avec son enfant et un autre bébé
Crédit Photo : Mathilde Poncet

Mona, qui a vu défiler beaucoup de femmes, assure qu’« Aminata a eu de la chance. Lorsque son mari a consommé le mariage, elle n’est pas tombée enceinte ».

Aujourd’hui, « Aminata reparle et réapprend à s’ouvrir sur le monde. Le dialogue fait beaucoup et c’est précisément notre rôle » affirme Mona Chasserio. L’air timide, Aminata sourit à l’évocation du bébé qu’elle vient d’avoir avec un nouvel homme. « Oui, c’est le bon » répond-elle, « je veux garder ce bébé, car j’aime son père » assure-t-elle en riant. Et cette fois, c’est son choix.

Pour qu’elle puisse aller de l’avant et épouser le père de son enfant, l’association s’est occupé de rembourser la dot de 75 000 CFA (115 euros) que l’ancien mari d’Aminata avait payée.

Mona Chasserio dans la maison Rose où elle accueille des femmes en difficulté
(Crédit photo : Mathilde Poncet)

Mona a tellement d’histoires à raconter qu’elle s’embrouille presque. « Depuis 10 ans que je suis ici, j’ai vu naître 150 bébés. Alors oui, des filles qui subissent des mariages forcés, j’en ai vu beaucoup » explique-t-elle. « C’est souvent très violent, j’ai rencontré plusieurs filles qui ont été droguées par leur mari et qui se sont réveillées enceintes ». Parmi les femmes âgées entre 15 et 19 ans au Sénégal, 21,3 % sont mariées selon un rapport paru en 2015.

Une nouvelle loi en préparation, toujours discriminante

Aujourd’hui, la loi autorise les filles à se marier à partir de 16 ans. Mais dans la pratique, les filles sont parfois beaucoup plus jeunes. Ces mariages sont arrangés par les parents et le code pénal ne punit pas l’acte sexuel sur mineur dés lors que la jeune fille a dépassé l’age de 13 ans.

« Nous voudrions que le mariage ne soit autorisé qu’à partir de 18 ans, comme c’est le cas pour les garçons« , explique Awa Tounkara, secrétaire exécutive de l’Association des Juristes Sénégalaises, qui lutte contre cette pratique des mariage forcés.

Le gouvernement a entendu ces revendications. Il a commencé l’élaboration d’un nouveau projet de loi sur la protection de l’enfance. Un texte rédigé en collaboration avec plusieurs associations féministes et le ministère de la justice. Dans le nouvel article de loi concernant l’union des filles à 16 ans, il est dit que « le mariage d’enfant de moins de 18 ans est interdit sauf dispense d’âge accordée après enquête, pour motif grave par le Président du tribunal d’instance territorialement compétent ».

« Ce n’est pas suffisant » s’énerve Awa Tounkara qui a participé à l’élaboration du code.

Le code « a essayé de regrouper toutes les sensibilités culturelles et religieuses du Sénégal »

Moustapha Ka, directeur des droits humains, rattaché au ministère de la justice se justifie comme il peut : « On a essayé de regrouper toutes les sensibilités culturelles et religieuses du Sénégal ». D’autant plus que selon lui, « une fille est apte à se marier à 16 ans. Au Sénégal, beaucoup de familles pensent que c’est normal de donner sa fille à marier, on ne peut pas leur dire que c’est interdit maintenant. »

Mais ce qui gêne surtout la secrétaire exécutive de l’AJS, c’est le manque de précision : « Le motif grave qui est invoqué dans la loi, ça ne veut rien dire… il faudrait définir les termes et dire de quoi il s’agit ». Interrogé sur ce flou, le directeur évoque, lui, l’exemple « de la grossesse hors-mariage ». « Tout est fait pour protéger la femme qui se retrouverait enceinte. Ce sera au cas par cas » plaide-t-il.

Awa Tounkara à son bureau, accompagnée de la directrice de la communication,
Madame Sacko, au siège de l’AJS
(Crédit Photo : Mathilde Poncet)

Mami Marikou, présidente de l’association Youth Women for Action (YWA), pense, elle, que cette dispense d’âge est même dangereuse : « Cela veut dire que si une fille tombe enceinte, elle est condamnée à être mariée de force », s’indigne-t-elle. Comme la présidente de l’AJS, Marikou est pour l’augmentation « pure et simple » de l’âge légal à 18 ans, comme les garçons, et sans exemption possible.

Cette réforme ne passera que par l’éducation, selon elle. Pour arriver à cela, YWA, qui compte 2 000 membres au Sénégal, essaie de former des « leaders femmes sur le terrain, c’est-à-dire dans les villages ». Le but : « que ces femmes soient aptes à se défendre et parler de problématiques comme le mariage forcé ou encore l’excision », précise Marikou.

Mami Marikou, présidente de l’association Youth Women for Action au Sénégal
(Crédit Photo : Mathilde Poncet)

Déçues mais pas résignées, ces féministes veulent continuer à se battre. Il y a un mois, les militantes de l’AJS ont interpellé les candidats à la présidentielle dans une lettre ouverte. Elles ont dénoncé « la persistance de certaines  dispositions législatives et réglementaires discriminatoires à l’égard des femmes et des filles (notamment dans le code de famille), les violences subies par les femmes et les enfants ».

Les droits des femmes, grand absent de la campagne présidentielle

Pour elles, il est regrettable que les droits des femmes ne soient pas au coeur des discours des candidats. Il y a quelques jours, le collectif féministe #PasSansElles a publié une étude comptabilisant le nombre de mots en rapport avec le féminin dans le programme des candidats. Et le résultat est sans appel.

« Le religieux est plus fort que le politique »

A la maison rose, Mona est plus pessimiste. Elle « ne croit plus à la capacité des hommes politiques de changer les choses. Au Sénégal, le religieux est plus fort que la politique ». Désormais, elle tente d’agir sur le terrain. Aujourd’hui, une vingtaine de femmes logent dans la maison rose, « et s’il y en avait d’autres qui arrivaient, je mettrais un matelas par terre dans mon bureau. Il y aura toujours de la place » assure-t-elle.

L’entrée de la maison rose qui abrite une vingtaine de femmes aujourd’hui
(Crédit Photo : Mathilde Poncet)

Attelée à un travail de reconstruction avec ses pensionnaires, la fondatrice de l’association mise sur la parole. « Il y a des ateliers chaque jour, de peinture, de dessin, de cirque, de théâtre, pendant lesquels les femmes sont amenées à parler, à raconter leur histoire, pour devenir qui elles sont vraiment ». Toutes peuvent rester autant qu’elles veulent dans cette maison que Mona compare « à un ventre », en raison de son architecture. « Avec les escaliers et la hauteur, c’est comme si elles étaient prêtes à renaître ici » dit-elle.

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