Bargny, ville sacrifiée au nom de l’émergence

A Bargny, petite ville à une trentaine de kilomètres de Dakar, les industries s’entassent. Déjà menacées par l’érosion côtière, les populations locales étouffent et se sentent ignorées.

En arrivant de Dakar, impossible de rater l’immense monstre d’acier qui se dresse à l’entrée de Bargny. La commune, à 35 km de la capitale, dispose de la plus grande cimenterie d’Afrique de l’Ouest. Deux kilomètres plus loin, une centrale électrique à charbon crache sa fumée depuis novembre dernier. Mais la cohabitation avec l’économie traditionnelle est difficile. Pour l’observer, il suffit de se rendre sur la plage, où les charretiers scrutent le retour des pirogues pleines de poissons. Une fois les récoltes chargées, elles sont étalées au sol un peu plus loin. Les transformatrices de poissons fument enfin la friture en brûlant de la coque d’arachide, faisant augmenter un peu plus la température. Plus de 1000 femmes travaillent sur ce site de transformation de la petite côte, parfois de huit heures jusqu’à minuit. 

Une mécanique bien huilée, perturbée par la centrale électrique de 29 hectares. Les transformatrices doivent maintenant composer avec cette immense structure austère, qui empiète sur leur lieu de travail. 

Les transformatrices de poisson travaillent toute la journée sous une chaleur harassante. La centrale à charbon fait maintenant partie de leur quotidien. Crédit photo: Lucas Martin-Brodizicki.

« Personne ne dort la nuit à cause du bruit de la centrale. L’autre problème, c’est la poussière des cendres et du charbon. Elle se dépose sur le site », peste Fatou Samba, la présidente de l’association des femmes transformatrices de poisson. Assise dans un container qui lui sert de lieu pour se reposer et s’abriter du soleil, elle regrette que le développement se fasse au prix de la mise en danger des pratiques locales. La centrale doit en effet permettre d’éclairer le Sénégal, soumis à des coupures d’électricité fréquentes. « Ils recrutent des techniciens, pas des pêcheurs. Être Bargnois et travailler à la centrale, c’est une trahison », tonne Fatou dans son boubou orange et bleu. 

Bargny et ses 70.000 habitants sont pris en tenaille. Et pour ne rien arranger, l’érosion côtière grignote chaque année un peu plus les habitations du littoral. Les anciens locaux de Fadel Wade en ont fait les frais. Ce quinquagénaire coordonne le Réseau des associations pour la protection de l’environnement et de la nature (RAPEN), fer de lance des luttes environnementales à Bargny.

Les anciens bureaux de Fadel Wade ont été détruits par l’érosion côtière. Crédit photo: Lucas Martin-Brodzicki.

Depuis le toit de ses nouveaux bureaux, il a une vue parfaite sur la situation. «A gauche, au loin, il y a la cimenterie. Devant nous, le nouveau train (le train express régional, qui doit relier Dakar à l’aéroport international Blaise Diagne, NDLR) et le futur pôle urbain de Diamniadio. Et à droite, la centrale.» Le lieu est stratégique pour l’Etat sénégalais: il est proche de Dakar et de la côte, et traversé par la route nationale. Mais les mobilisations s’intensifient sous l’impulsion du RAPEN. En témoigne la récente manifestation, fin janvier, pour exiger l’indemnisation voire la restitution des terres prises par les différents travaux. Selon l’activiste, seuls les « nantis » —comprendre, ceux qui avaient des titres de propriétés, tels que les restaurateurs— ont été dédommagés.

Fadel Wade arrose des plants d’arbres qu’il compte replanter dans Bargny. Au loin, il aperçoit la centrale à charbon. Crédit photo: Lucas Martin-Brodzicki.

« La centrale, on n’en voulait pas. L’idée n’est pas de refuser le développement, mais de le faire intelligemment. Le charbon, c’est une ressource d’un autre temps. Si Bargny était une bassine, on dirait qu’elle est déjà pleine », ironise Fadel Wade, avant de s’excuser pour son vocabulaire: « Chacun nous verse sa merde dessus! » Il regrette surtout le manque de transparence et de discussions avec les autorités qui accompagne chaque projet. « C’est comme si on était sacrifié sur l’autel de l’émergence prônée par Macky Sall (le président sénégalais, en campagne pour un second mandat, NDLR) ». 

D’autant que Bargny doit également accueillir un nouveau port minéralier et vraquier, opérationnel d’ici 2021 selon les dernières projections. L’infrastructure, qui grignote également l’assiette foncière du village de Sendou, est au coeur du Plan Sénégal émergent (PSE) du président Sall. Les dents grincent. « Les mêmes erreurs sont reproduites avec ce port. Il y a eu très peu de concertations. C’est une nouvelle menace pour la pêche et l’agriculture, qui va apporter de probables pollutions avec le transport de souffre et d’acide sulfurique », déplore Fadel Wade tout en grattant sa barbe grisonnante.

Entre Bargny et Sendou, deux infrastructures sont mal accueillies par une partie de la population. Crédit photo: Lucas Martin-Brozdicki.

Depuis son champ de gombo, un légume local, Baye Sarrigna s’est habitué au nouveau paysage malgré lui. Il a un oeil sur la centrale, un autre sur les travaux du port qui viennent de débuter. « Je suis ici tous les jours, du matin jusqu’au soir depuis près de 20 ans. Mais personne, à la centrale, n’est venu pour discuter. Alors j’attends, et je reste », explique-t-il dans un français approximatif. Le bétail des éleveurs peuls, peuple de pasteurs traditionnels présents dans toute l’Afrique de l’Ouest, semble s’être habitué à la clôture qui délimite le futur bâtiment administratif du port. Mais ils devront bientôt quitter les lieux, comme les baobabs déjà déracinés. 

Baye Sarrigna cultive le gombo. Il attends toujours que des représentants de la centrale viennent discuter avec lui de son avenir. Crédit photo: Lucas Martin-Brodzicki.

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