L’art de Khossé, au service des enfants en difficulté

De son vrai nom Oumar Ndiaye, Khossé est un artiste phare de Saint-Louis, sur la côte nord-ouest du Sénégal. Il a choisi d’utiliser son art pour accompagner les enfants en souffrance. Qu’ils soient handicapés ou forcés à la mendicité. Portrait.

Khossé sur le perron de sa maison, veille sur ses œuvres. Crédit photo : Chloé Sartena

Samedi, midi tapante. Rue Babacar Seye, Saint-Louis. Khossé marche jusqu’à l’école coranique, située à quelques pas de sa maison. Des dizaines d’enfants sont assis dans une cour sombre de 20 mètres carrés. Pour pouvoir sortir, chacun doit réciter correctement une partie du coran au marabout à l’air menaçant.

Le sourire aux lèvres, l’artiste cinquantenaire les attend à la porte. Le visage d’un petit garçon s’éclaircit à sa vue. « Assalamu alaykum Khossé « , lui lance-t-il en passant le perron. Très vite, un troupeau d’enfants encercle l’homme qui leur achète des chewing-gums. Ici, tout le monde connaît Khossé. Sa tenue fétiche jaune poussin et son rire communicatif en sont pour quelque chose.

Khossé retrouve les talibés à leur sortie de l’école coranique. Crédit photo : Chloé Sartena

Mais c’est surtout pour ses actions auprès des enfants que l’artiste est célèbre. Avec les ventes de ses œuvres – toutes créées à partir d’objets trouvés -, ce père de deux filles achète de la nourriture aux enfants talibés et les initie à l’art. « Saint-Louis, est très réputé pour ses écoles coraniques. Les villages lointains envoient ici leurs enfants, qui ne rentrent jamais chez eux. Dans certaines daaras, les marabouts les utilisent. Ils doivent leur ramener chaque après-midi 600 francs CFA (environ 1 euro) sous peine d’être frappés. Et se débrouiller pour manger », raconte Khossé.

Tous ces enfants lui ramènent en échange les objets qu’ils trouvent à travers l’île. « Comme cette mallette bleue. Je l’ai associée à un vieux sac de ma tante. Et voilà j’ai représenté Crépon, mon chat », s’enthousiasme-t-il.

Ce créateur père de deux filles se concentre sur ces objectifs jusqu’à ce qu’il se lance un nouveau défi : aider les enfants déficients intellectuels (autistes, trisomiques, atteints d’infirmités motrices), du centre Aminata Mbaye. Un institut Médico-psycho-pédagogique, présent à Dakar et à Saint-Louis. Agés de 8 à 15 ans, les enfants sont répartis en trois classes selon leur degré d’handicap.

L’homme se rend aussi utile auprès d’enfants handicapés. Désireuse d’utiliser l’art comme médium éducatif, la directrice du centre Amiante Mbaye (un institut médico-psycho-pédagogique présent à Dakar et Saint-Louis) a vu défiler pendant deux ans les artistes. Tous jetaient l’éponge. Khossé, lui, n’a jamais renoncé. « Il y a très peu d’éducatrices pour m’épauler. Or, au début certains ne réussissaient même pas à tenir un crayon. J’ai dû m’accrocher. Accepter de répéter toujours la même chose à ceux qui ne retiennent rien. »

Jour après jour, le natif de l’ancienne capitale du pays illustre par ses dessins les comportements à adopter dans la vie quotidienne. « Certaines familles délaissent ces enfants. Ne leur disent pas de se laver par exemple. Je leur explique par des dessins ces obligations. » Les élèves réalisent ensuite leurs propres œuvres en rapport avec le thème enseigné. « Ils expérimentent différents procédés, testent plusieurs matériaux », précise l’enseignant qui fait deux heures de marche par jour pour rejoindre l’institut.

S’il aide bénévolement ces enfants, c’est parce que « demain, ils pourront ainsi peut-être réintégrer la société. » Ses efforts payent, puisque des partenaires se mettent en place. « Un élève qui a vraiment progressé est maintenant en stage de pâtisserie! » s’exclame Khossé.

Un exemple de dessin réalisé par des élèves du centre Amiante Mbaye.
Crédit photo : Chloé Sartena

Ce travail lui remplit les trois quarts de sa journée. Une fois rentré chez lui, le temps du bricolage dans son atelier commence. Spartiate – deux petits matelas qui se font face -, l’endroit n’en est pas moins chaleureux, et propice à la création.

« Je crée des cartes et les vends aux touristes. Ça me permet d’acheter du matériel. Des grands pots de peinture, de la colle, mais aussi des crayons pour tous les enfants », s’emballe le sculpteur.

Ces actions se sont imposées d’elles-mêmes. Après son bac, il vend des chaussures et des habits sur le marché Ndar Toute, « le petit Saint-Louis. » Il observe avec impuissance le rejet des déchets du marché dans les eaux du fleuve et l’augmentation du nombre d’enfants des rues. « Macky Sall (le président de la République, NDLR) a multiplié le nombre d’écoles coraniques pour les retenir. Ça n’a fait qu’empirer les choses ».

Khossé délaisse alors le marché pour commencer à aider les enfants tout en ramassant les objets abandonnés. « Je débarrassais chaque jour le quai Henri Jay de ses ordures. Je nettoyais les berges à hauteur des Comptoirs du fleuve, avant d’y installer mes premières œuvres sur le trottoir. J’ai directement sensibilisé les jeunes talibés à verser leurs ordures dans le peu de bacs prévus à cet effet, et non dans les eaux du fleuve. »

Financièrement, Khossé est perdant. L’homme vit avec le peu qu’il lui reste après avoir acheté les matériaux d’art et la nourriture pour les enfants. Grâce aux touristes, il gagne en moyenne 100.000 francs CFA par mois (150 euros). Et quand les passants se font rares, que « la galère est totale », l’artiste peut toujours compter sur sa famille. « On est tous des frères et des sœurs », explique-t-il. Pour lui, pas de doute, les sacrifices en valent la peine. « Ils sont l’avenir de demain (sic). C’est sur eux qu’il faut concentrer nos efforts. »

Une œuvre de Khossé représentant un ancien avion de l’Aéropostale. Crédit photo : Chloé Sartena

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