À Dakar, le hip-hop s’inspire de la danse traditionnelle

Dans la capitale sénégalaise, le hip-hop se professionnalise. Mais de plus en plus de danseurs apprennent aussi les danses traditionnelles et s’en inspirent. Un rapprochement étonnant pour deux styles aussi différents.

Dans la grande cour du Centre culturel Blaise Senghor, à Dakar, ce vendredi soir, deux mondes se côtoient. Du côté droit, des danseurs de hip-hop et de break dance s’entraînent à faire des acrobaties, tandis que les enceintes diffusent à fond une chanson de Major Lazer. Du côté gauche, un danseur professionnel, Pi, donne un cours de sabar, l’une des principales danses traditionnelles sénégalaises, au rythme des tambours joués par deux percussionnistes. Aux antipodes l’une de l’autre, ces deux danses traduisent une même énergie, débordante et pleine de vie.

La grande cour du Centre culturel Blaise Senghor – ici, vide – à Dakar. Crédit photo : Justine Hagard.

Le vrai nom de Pi est Amadou Lamine Sow. Pi, c’est son nom de scène, son « blaze », comme il l’appelle. Ce danseur professionnel est membre du ballet national, avec lequel il fait de la danse traditionnelle, mais il est avant tout danseur hip-hop. Il donne également des cours. Au programme: house dance, hip-hop, mais aussi danse traditionnelle. À 24 ans, il a un parcours atypique. Il découvre la danse à travers le hip-hop, qu’il commence à pratiquer de manière professionnelle en 2011. « On faisait les Américains », se souvient-il, en référence à ce mouvement qui naît aux États-Unis dans les années 1970, dans les ghettos noirs et latinos de New-York.

« Inventer une manière de danser qui n’a jamais été faite avant »

Quelques années plus tard, il décide d’apprendre les danses traditionnelles sénégalaises, et notamment le sabar, pour revenir aux racines de cet art. Pour lui, c’est une révélation: « J’ai réalisé que le hip-hop, c’était le prolongement de la danse traditionnelle. Les esclaves pratiquaient les danses traditionnelles pour fuir la réalité qu’ils vivaient. Ensuite, aux États-Unis, les Noirs ont inventé le hip-hop comme un moyen d’émancipation. Il y a une forme de continuité. »

Cet apprentissage des danses traditionnelles, il l’utilise désormais pour enrichir ses chorégraphies hip-hop. « Je m’inspire énormément des mouvements de danses traditionnelles pour le hip-hop. J’essaie d’être en permanence dans une dynamique d’enracinement-ouverture », explique-t-il. D’ailleurs, le 3 mars prochain, il participera à la finale de « Juste Debout », une rencontre internationale de hip-hop. Pour remporter la compétition, il compte bien impressionner le jury avec quelques mouvements d’inspiration traditionnelle.

Pi, danseur professionnel, s’entraîne dans la salle couverte du Centre culturel Blaise Senghor, à Dakar. Crédit photo : Justine Hagard.

L’objectif est aussi pédagogique: à travers ses cours, Pi veut transmettre aux jeunes les valeurs du hip-hop. « On essaie de faire comprendre aux jeunes que la danse, c’est un métier à travers lequel on peut dénoncer des choses. Dans le rap, ils ont la voix. Mais nous, on a notre corps. » Il diffuse également sa vision du mélange des genres auprès de ses élèves.

À 20 ans, Chris Lopez est un b-boy, c’est-à-dire un danseur de break dance, une pratique artistique issue du hip-hop et caractérisée par ses acrobaties et ses figures au sol. Mais ce vendredi, c’est au cours de sabar qu’il est venu. « Ces deux danses sont très différentes, mais je dois apprendre le sabar pour devenir meilleur danseur hip-hop. Je veux inventer une manière de danser qui n’a jamais été faite avant », raconte le jeune homme avec enthousiasme.

« Le hip-hop ne nous suffit plus pour nous exprimer »

Un autre danseur, Tsengou Dingha Kirsner, aussi appelé Cortex dans le milieu, a créé il y a cinq ans avec trois autres danseurs la première compagnie de danse urbaine du Sénégal, La Mer Noire. Tous danseurs de hip-hop, les quatre membres ont choisi d’apprendre par la suite la danse afro-moderne et certaines danses traditionnelles. Cortex explique que de nombreux danseurs de hip-hop sont devenus, ces dernières années, des danseurs traditionnels, pour des raisons assez pragmatiques: « Il y a un tel manque d’organisation et de soutien de la part des institutions publiques et privées que de nombreux danseurs sont obligés de se diversifier pour subvenir à leurs besoins. »

Mais ce n’est pas la seule raison. Le danseur de 29 ans admet trouver dans la danse traditionnelle une grande liberté, qui lui manquait dans les techniques très codifiées qui régissent le hip-hop. « Le hip-hop ne nous suffit plus pour nous exprimer. On vient chercher dans les danses traditionnelles contemporaines et ancestrales les appuis, l’énergie et la vie, puis on les applique au rythme du hip-hop. »

Il s’agit enfin de revendiquer son identité, à la fois sénégalaise et africaine, pour l’intégrer à son art: « à travers ce mélange des styles, on cherche aussi à valoriser nos pas de danses traditionnels et à les faire perdurer, pour qu’ils ne se perdent pas. »

Malgré les initiatives de danseurs qui souhaitent professionnaliser ce secteur en créant des associations, des événements ou des compagnies, les aides de l’État ou des institutions privées restent faibles et freinent le développement de la danse hip-hop à l’échelle nationale. Pour Cortex, le Sénégal n’a pas encore saisi l’importance de cette culture et l’impact positif qu’elle pourrait avoir sur la jeunesse si elle était valorisée d’avantage: « aujourd’hui, le hip-hop n’est plus marginal, il est même rentré dans les théâtres. Mais ça, le Sénégal ne s’en rend pas compte. »


Le sabar, c’est quoi?

Si le sabar désigne d’abord un instrument de percussion, il s’agit aussi du nom d’une danse traditionnelle sénégalaise, caractérisée par son rythme rapide et intense.

Crédit photo : Justine Hagard.

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