Les jeunes de Dakar ont le tatouage dans la peau

Le tatouage tente de se faire une place dans les rues de la capitale sénégalaise. Réalisée dans des stands de fortune à l’aide d’un matériel artisanal, la pratique attire surtout la jeune génération. Reportage dans un marché de Dakar.

Au marché HLM 5 de Dakar, les étalages de petits revendeurs s’étendent à perte de vue. Devant une vieille palissade, quelques chaises et un écriteau indiquant « TATTOO » constitue l’atelier de Samba. Hommes et femmes vont et viennent, s’asseyant devant la dizaine de tatoueurs, des hommes uniquement. « Ici, on fait de tout : du henné sur les sourcils, la peau et même les ongles, explique Samba pendant qu’il termine minutieusement d’apposer une encre brunâtre sur l’index d’une jeune femme.. Mais on fait aussi le vrai tatouage ! »

Encore discret il y a quelques années, le tatouage est depuis peu à la mode dans les rue de la capitale. Les salons officiels se comptent sur les doigts de la main et font de ces échoppes de fortune la seule alternative pour se faire piquer la peau. « J’ai la machine pour tatouer, mais elle n’est pas ici, je l’amène seulement si j’ai un client », assure Samba dans un premier temps. Puis, après quelques échanges, c’est finalement dans une petite trousse qu’il dévoile son matériel : quelques aiguilles à coudre rassemblées avec la pointe d’un stylo et une fiole d’encre de Chine. Quant à la technique, elle reste sommaire : les tatouages sont minimalistes, il n’y pas d’ombrages et peu de remplissage. Ils sont réalisés en pleine rue, au milieu de la circulation et de la poussière : ni la peau ni le matériel n’est désinfecté.

Un phénomène de mode à double vitesse

Un peu plus loin, un autre stand de tatoueur profite de l’ombre des arbres pour pratiquer. Assis sur un bidon d’essence vide, Bouma s’attèle à la tâche. Il réalise un tatouage sur l’avant-bras d’une jeune femme : « ça m’entraîne pour le jour où j’aurai mon propre salon. » Étudiant en histoire, ce Sénégalais originaire de Saint-Louis a lancé son activité pour gagner de l’argent. Mais c’est aujourd’hui une vraie passion pour le tatouage qui l’anime. « C’est de l’art ! Il ne faut pas prendre ça à la légère. »

À la différence des autres tatoueurs semi-professionnels, Bouma déclare être plus organisé. « Travailler ici, faire du henné, ça me permet surtout de rencontrer mes futurs clients. S’ils sont d’accord, je les invite chez moi et c’est là que je réalise leur tatouage. J’ai tout le matériel nécessaire, un Américain en voyage à Dakar m’a vendu une vraie machine pour 65.000 francs CFA (environ 100 euros) ».

Le henné reste très populaire chez les jeunes Sénégalaises – Crédit photo : Nicolas Quénard

Pour une journée de travail, Bouma peut espérer gagner jusqu’à 30.000 CFA. Le henné reste très populaire au Sénégal, chez les femmes mais également chez les hommes. Il est particulièrement utilisé à l’occasion de cérémonies religieuses ou de mariages. Mais quid du tatouage ? « Ce sont surtout des jeunes hommes entre 20 et 30 ans qui viennent me voir. C’est quelque chose qui devient très à la mode ici », affirme-t-il

Suzanne est en train de sécher ses avant-bras fraîchement décorés de symboles tribaux : « jamais je ne me ferai tatouer “pour de vrai’’. Ma religion (l’Islam, NDLR) l’interdit formellement ! Je préfère le henné, au moins on peut l’enlever. » Et elle n’est pas la seule. À Dakar, se faire encrer la peau demeure plus rare que se faire appliquer du henné. Avec 96 % de musulmans au Sénégal, le tatouage doit composer avec la religion majoritaire. Et convaincre les habitants de transgresser les interdits.

« Aujourd’hui, les femmes doivent être pures si elles veulent séduire… »

Pratique populaire ou simple phénomène de mode ? Ici, le tatouage est une pratique de longue date. En témoigne le tatouage gingival (noircissement des gencives, NDLR) qui, longtemps, fut un réel critère de beauté féminine. « Aujourd’hui, les femmes doivent être pures si elles veulent séduire, on laisse les tatouages aux hommes », confie Suzanne. Pour Bouma, la question des genres ne se pose pas. Les affaires marchent, c’est ce qui compte. « Le prix de départ est fixé à 5.000 francs CFA. Après, tout dépend de la taille du motif et de sa complexité. »

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