Fact-checking, éthique, wolof… comment on forme les futurs journalistes d’Afrique de l’Ouest

Au Cesti, école de journalisme publique du Sénégal, se forment les futurs journalistes de toute l’Afrique de l’Ouest. L’établissement mise sur l’international et sur les nouvelles pratiques numériques du métier, dans un contexte difficile où l’insertion professionnelle n’est pas évidente.

« Vous écoutez ‘On n’est pas si différents’, sur CestiFM! » Comme chaque semaine, les futurs journalistes du Cesti, le centre d’études des sciences et techniques de l’information public du Sénégal, investissent l’un des studios radio de l’école. Et ce vendredi 8 février, c’est au tour d’Amy Keita de présenter son programme. Robe bleu roi aux volants jaunes et casque audio sur la tête, l’étudiante de trente ans lance sa voix grave et souriante sur les murs tapissés de motifs africains.

Amy Keita, Sénégalaise originaire du Mali, a fait des études de droit avant d’intégrer le Cesti. Crédit photo : Fanny Guyomard

De l’autre côté de la vitre décorée d’autocollants de la BBC, Radio Nederland ou Africa n°1, une technicienne lance interviews et reportages réalisés par les huit étudiants qui l’entourent et qui se sont spécialisés en radio pour leur troisième et dernière année d’études de journalisme. Les 23 autres étudiants ont choisi la télévision ou la presse écrite. L’enseignement du multimédia est lui transversal à toutes les spécialités.

Ici, les étudiants viennent de tous les pays de la région. « Et même de France », précise le directeur des études. Salmco Assogouenon, lui, vient du Bénin. « Ici, c’est un peu l’excellence dans toute l’Afrique de l’Ouest« , commente celui qui a arrêté des études en journalisme dans son pays pour intégrer l’école de Dakar, ouverte il y a plus de cinquante ans.

Data journalisme et fact-checking

« Il faut procurer du plaisir au lecteur, avec un titre, un chapeau et une attaque incitatifs« , peut-on entendre dans un cours de presse écrite. Depuis son large bureau en bois, Djib Diédhiou presque 70 ans et cheveux grisonnants, répète les consignes de base de la rédaction
à des élèves penchés sur des journaux français comme Le Figaro et L’Obs. Ce cours, le diplômé de la première promotion du Cesti en 1973 l’enseigne depuis près de trente-cinq ans. « Mais je ne suis pas un conservateur! », précise le professeur, smartphone en main. « Quand on a lancé le cours multimédia, j’y suis volontiers allé.« 


Djib Diédhiou, journaliste retraité du quotidien Le Soleil, enseigne au Cesti depuis 1984.
Crédit photo : Fanny Guyomard

Car l’école a beau être ancienne, elle souhaite afficher sa modernité. A l’autre bout du couloir, on entre dans la salle multimédia. Si les meubles sont défraîchis, ils sont surmontés d’une vingtaine d’ordinateurs neufs. Un groupe d’apprentis écoute de la pop américaine et de la musique traditionnelle africaine, quand d’autres alimentent le blog qu’ils ont dû créer en première année. La promotion publie aussi sur le site CestiWeb, où l’on trouve par exemple des articles qui reprennent les tweets d’élèves partis sur le terrain, pendant que l’autre équipe reste dans la salle de rédaction pour mettre en forme leurs productions. « C’est une école adaptée à la modernité« , résume-t-on.

Deux nouveaux cours sont d’ailleurs au programme de cette année: le data journalisme et le fact checking. Avec ce dernier, l’idée est de répondre à un des défis de la presse actuelle, partout dans le monde: « C’est devenu une nécessité, avec la propagation des fake news », indique Mamadou Ndiaye, qui dispense également des cours de multimédia et se forme pour cela à l’Institut pratique du journalisme (IPJ) de Paris. « Mais c’est aussi un effet de mode, ce sont les étudiants qui nous demandaient du fact checking, parce que d’autres écoles le faisaient… De toute manière, vérifier les faits, c’est la base de la formation de journaliste », juge-t-il.

Depuis deux ans, le Cesti propose aussi des cours de wolof, la langue parlée par les trois quarts des Sénégalais et diffusée à la radio et à la télévision au même titre que le français. De manière à être en phase avec le pays. Mais l’école se tourne aussi vers l’extérieur et a également ouvert des cours… de mandarin. « Les locaux de la RCI (Radio Chine International NDLR) sont juste à côté, et ont recruté des étudiants du Cesti« , explique Mamadou Ndiaye, le directeur des études. « La communauté chinoise augmente d’année en année à Dakar« , ajoute-t-il.


Mamadou Ndiaye, le directeur des études et professeur de multimédia depuis 2007,
a intégré le Cesti au moment où l’école entamait son virage numérique.
Crédit photo : Fanny Guyomard

Dans la salle de travail, un groupe d’étudiant, nez dans les journaux et crayons en main, lit attentivement des articles sur les élections présidentielles. Ce n’est pas du fact checking, mais du monitoring: un mois avant et un mois après les élections, chaque futur journaliste suit de près un média et estime si la parole est équitablement distribuée. Il note les interlocuteurs invités par le média, le nombre de centimètres carrés consacrés sur la page, observent les thèmes abordés, analysent si le ton est positif, négatif ou neutre, et évaluent le type de mots tenus: les propos incendiaires sont-ils un appel à la violence, une diffamation, ou une fausse nouvelle ? « On s’imprègne de la ligne éditoriale du média, ça nous apprend beaucoup », se réjouit Adama Deme, étudiant de 22 ans.

Déontologie vs précarité

Lui, aimerait travailler dans une radio, pourquoi pas à la RTS (Radio Télévision sénégalaise, publique NDLR), où il est resté deux mois en stage. Une chaîne qui est liée de près au pouvoir en place? « Je crois qu’elle est indépendante, même si on accuse les médias publics sénégalais de ne pas l’être », assure-t-il de son côté. A l’école, il a l’occasion de suivre des cours de déontologie et d’éthique journalistique, en troisième année. « Comment être neutre vis-à-vis des pouvoirs politiques« , s’interroge-t-il. « Le journaliste doit être à l’écart, et non partisan: il doit faire la différence entre journalisme et communication », affirme-t-il d’un ton grave.

Pourtant, les deux domaines ne sont pas si éloignés au Cesti: après leur licence, les diplômés en journalisme se voient proposer un master en communication. Une voie qu’empruntent nombre de journalistes. La raison tient un mot: « précarité« .

« Après le Cesti, les élèves ont la garantie de trouver un emploi, mais il ne sont pas satisfaits de la rémunération, qui est d’environ 300 000 francs CFA par mois (460 euros, NDLR), ce qui est pourtant plutôt bien par rapport à la moyenne. Donc ils reviennent faire un master de communication, un secteur qui paye plus que le journalisme« , reconnaît Mamadou Ndiaye. D’autres ne tenteront même pas le journalisme, et feront directement du « journalisme d’entreprise ».

Du journalisme à la communication

Ainsi, le directeur des études estime que les diplômés restent journalistes dix ans en moyenne. « Cinq ou six ans quand ils travaillent dans le secteur privé, moins rémunéré que les grands médias publics ou internationaux« , précise Mamadou Ndiaye. « On est journaliste pour se faire un nom, et ensuite être placé dans une entreprise.« 

De fait, s’ils se forment au journalisme, les étudiants sont par la suite confrontés à la réalité d’un métier précaire. Pour Salmco Assogouenon, étudiant de 22 ans, c’est déjà tout pensé: il sera journaliste pendant cinq ans, puis deviendra diplomate et souhaite passer une année aux Etats-Unis et faire un master en sciences politiques. Max-Bill Akodjinlossi, 29 ans, se donne également cinq ans de métier. « Dix ans grand maximum ». Il projette d’intégrer le master communication du Cesti, « pour ne pas être dans la précarité financière« . Un de ses camarades signale: « Mais une fois qu’on devient communiquant, on ne peut plus devenir journaliste ! Il y a un choix à faire. » Le sien est déjà fait : s’il est sélectionné pour entrer au master communication, ça ne se refusera pas.

1 Comment

  1. Bravo pour cet article.

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